Dominique de Villepin@Villepin
Ă lâadresse de Jean-Luc MĂ©lenchon.
Ce que jâai Ă vous dire ne va pas vous plaire.
Nous sommes Ă un point de non-retour de la vie politique française, un moment oĂč chaque geste inconsidĂ©rĂ© peut faire basculer vers lâinconnu. Jâai eu lâoccasion de donner la semaine passĂ©e ma lecture des jeux dâĂ©pouvantails politiques autour du drame de la mort de Quentin Deranque.
Câest pourquoi, Jean-Luc MĂ©lenchon, je veux vous parler aujourdâhui directement, avec franchise et exigence rĂ©publicaines. Je veux en appeler Ă vous. Il importe que vous mesuriez le malaise profond que produisent vos paroles, chez moi, qui nâai jamais Ă©tĂ© du mĂȘme bord politique que le vĂŽtre, comme chez de nombreux Français. Si elles relĂšvent de qualifications pĂ©nales, câest Ă la justice dâen dĂ©cider. Mais quâelles relĂšvent de lâirresponsabilitĂ© politique, voilĂ qui ne fait pas de doute. Car ces mots Ă©cartĂšlent un peu plus la France et aggravent encore la dĂ©rive des continents politiques, annonciatrice de lâaffrontement sans merci de 2027.
Parmi ceux qui ont cru Ă la promesse dâĂ©mancipation rĂ©publicaine, au cours de vos trois derniĂšres candidatures aux Ă©lections prĂ©sidentielles et ont Ă©tĂ© attentifs Ă votre discours sur la RĂ©publique de 2017, beaucoup se sentent aujourdâhui orphelins politiques.
Parmi ceux qui ont cru, sincĂšrement, Ă votre nouvelle promesse rĂ©publicaine quand vous repreniez les mots de MendĂšs-France, quand vous citiez en 2012 le « gĂ©nie de la Bastille », quand vous faisiez de l'Olivier de la paix votre emblĂšme, quand vous parliez d'universel, de libertĂ©, de souverainetĂ©, aujourd'hui, beaucoup se demandent quel sera le prochain mot de trop. Les jeux de mots sur les noms de famille Ă consonance juive rappellent trop de mauvais souvenirs pour laisser les rieurs de votre cĂŽtĂ©. Comment ne pas comprendre les doutes qui sâinstallent ? On ne joue pas avec des allumettes dans une station-service, mĂȘme pour un hold-up.
Ce meeting de Lyon Ă©tait le pas de trop, celui qui laisse entrevoir une tactique de terre brĂ»lĂ©e, une politique prĂȘte Ă sacrifier jusquâĂ la RĂ©publique pour faire triompher, pensez-vous, votre mouvement plus tard.
Ce faisant, vous aurez sacrifiĂ© lâessentiel. Vous aurez sacrifiĂ© votre image Ă un fantasme stratĂ©gique. Vous pensez sans doute quâil sera toujours temps de faire marche arriĂšre quand cela sera utile. Vous pensez que vous maĂźtrisez votre monture, que comme dâautres vous chevauchez les tigres. Mais ce sont toujours les tigres qui dĂ©cident oĂč les mĂšnent leurs appĂ©tits.
Vous aurez sacrifiĂ© lâavenir de votre mouvement Ă son prĂ©sent. Cette tactique de terre brĂ»lĂ©e, elle condamnera ceux qui vous suivent Ă se retrancher, Ă se durcir, Ă se rĂ©trĂ©cir. Elle chassera de vos rangs ceux qui souhaitent le dialogue et renforcera au contraire, annĂ©e aprĂšs annĂ©e, une avant-garde de combat et de repli, obligĂ©e de donner des gages dâune fĂ©rocitĂ© toujours plus grande.
Vous aurez sacrifiĂ© la sĂ©curitĂ© de nos concitoyens juifs en laissant sâinstaller des ambiguĂŻtĂ©s, des ambivalences. Il nâen faut souvent pas plus pour dĂ©chaĂźner la violence irrĂ©mĂ©diable. Lâaugmentation massive des actes antisĂ©mites en France dans les deux derniĂšres annĂ©es nâest pas une illusion dâoptique. Câest une rĂ©alitĂ© quotidienne, celle dâun sentiment dâinsĂ©curitĂ©, de rejet, dâaccusation qui nâa pas lieu dâĂȘtre et qui doit ĂȘtre combattu par tous les rĂ©publicains, comme toutes les formes de discrimination et de racisme.
Vous aurez sacrifiĂ© la gauche de la gauche, sa mĂ©moire et son espoir, en la faisant sombrer hors du spectre politique lĂ©gitime, Ă terme hors du Parlement, nourrissant ainsi lâĂ©mergence de groupuscules prĂȘts Ă la violence politique et sociale, dans une logique brigadiste qui ne conduit quâau nihilisme et Ă des dĂ©cennies de dĂ©faites, comme lâItalie des « annĂ©es de plomb ». Vous aurez arrachĂ© durablement toute lĂ©gitimitĂ© aux causes que vous avez dĂ©fendues. Vous emporterez la mĂ©moire de 1793, des Quarante-huitards de la Sociale, des Communards de 1871 et mĂȘme des Soixante-huitards de ce siĂšcle vers la condamnation et lâoubli. Mais câest le sacrifice aussi des militants de la gauche tout entiĂšre, celle de Jean JaurĂšs, de LĂ©on Blum, de François Mitterrand. Cette gauche sincĂšre, rĂ©publicaine, qui veut vĂ©ritablement changer la vie des Français. Ces millions de femmes et d'hommes qui s'engagent pour la justice sociale, pour l'Ă©galitĂ©, pour des combats de vertu. Nous devons tous veiller Ă la sauvegarde des gĂ©nies juchĂ©s sur nos Ă©paules. Ce nâest pas un gaulliste qui oubliera ce que pĂšsent les dettes du passĂ©.
Vous aurez sacrifié les principes de la République. Les sacrifier à quoi ? à un calcul hasardeux.
Aujourdâhui, votre responsabilitĂ© est engagĂ©e devant lâHistoire. Non parce que vous seriez sur le point dâemporter une victoireâ je nây crois pas et les sondages ne laissent guĂšre de doute sur la question - mais parce que vous risquez de lĂ©gitimer lâextrĂȘme-droite au-delĂ de toutes ses espĂ©rances et de stĂ©riliser durablement et pour des dĂ©cennies le vote de rĂ©publicains ardents et sincĂšres, de gens qui doutent, hĂ©sitent, mais perçoivent tout le reste comme une trahison pire que la dĂ©rive dont vous faites preuve.
MĂȘme si la sensibilitĂ© que vous portez nâest pas la mienne, jâai la conviction quâelle doit avoir sa place dans le dĂ©bat dĂ©mocratique et que, si elle venait Ă en ĂȘtre ostracisĂ©e, la RĂ©publique se couperait pour de longues annĂ©es dâune partie du peuple et laisserait prospĂ©rer lâinstabilitĂ©, le conflit social permanent. Au dĂ©triment de tous.
Je crois quâil y a un chemin pour revenir dans le giron rĂ©publicain. Un chemin exigeant.
Cela suppose des conditions simples, immĂ©diates. Il passe par une clarification sans appel sur lâantisĂ©mitisme, la dĂ©nonciation de toute dĂ©rive au sein du mouvement, la condamnation de toute violence politique, la rupture avec toute organisation recourant Ă la violence, le respect des institutions et de lâEtat de droit, le respect des rĂšgles rĂ©publicaines au Parlement.
Le chemin de la RĂ©publique commence par un choix. Jâen appelle aujourdâhui au vĂŽtre : le choix dâassumer pleinement la responsabilitĂ© qui vous incombe. On peut perdre une Ă©lection, mais pas prendre le risque de perdre la RĂ©publique.
Dominique de Villepin