Joan Larroumec@larroumecj
Bon, on a beaucoup parlé du projet de Sarah Knafo de couvrir les quais de Seine.
Mais je ne crois pas avoir lu beaucoup d’analyse esthétique solide du projet.
Surtout des gens qui disent j’adore c’est ancien et ornemental, et d’autres qui détestent car… c’est ancien et ornemental.
Je vous propose d’aller un peu plus loin.
Je suis un grand fan d’Haussmann, pour moi le plus grand urbaniste de tous les temps. Je trouve la synergie Haussmann - beaux arts une des plus belles collaborations de l’histoire.
Je considère que quasiment tous les ajouts faits à Paris depuis la second guerre mondiale sont des verrues qui enlaidissent la ville.
Je considère que les deux mandats d’Hidalgo ont défiguré Paris.
Hashtag team saccage Paris.
Par ailleurs, je fais partie de ceux qui considèrent qu’il est tout à fait légitime de vouloir faire de la copie de styles anciens, que ce n’est pas forcément kitsch ou Disneyland si c’est bien fait, et qu’au contraire, cela se justifie tout à fait dans une ville dont l’identité esthétique repose sur une homogénéité stylistique très forte.
Je fais partie de ceux qui pensent que l’urbanisme contemporain avec sa détestation de l’ornement et sa focalisation exagérée sur le geste architectural et le fonctionnalisme est globalement un échec.
Enfin je pense que le futur n’est pas à l’absence de voitures mais à la présence de voitures autonomes électriques dans les centres urbains et qu’il est donc plutôt plus malin de les faire passer sur les quais qui sont des lieux techniques et logistiques depuis 5000 ans et où il n’y a objectivement pas grand chose à faire que sur la voie du haut au pied des commerces, qui se prête beaucoup plus à la pietonisation.
Donc sur le papier, je devrais être un grand fan du projet de Knafo.
Pourtant, il me fonctionne pas du tout.
Et ça ne fonctionne pas pour des raisons intéressantes.
Ce projet repose sur une méconnaissance fondamentale des règles d’esthétique et de la grammaire haussmanienne.
C’est un grand classique des débutants dans les domaines créatifs. Ils comprennent la surface mais pas le fond. Et en ne traitant que la surface ils aboutissent à un projet bancal.
Deux idées simples mais fondamentales à comprendre :
- Toute œuvre artistique est au service d’un propos. Elle veut dire quelque chose. Plus elle est mise intégralement au service de son propos, plus elle est cohérente, plus elle est réussie.
- Tout domaine esthétique a une grammaire, des règles et des outils avec une cohérence interne et des legs historiques qui sont mis au service du propos.
Ainsi, si l’on veut faire du neo-haussmanien proprement, ou même intervenir dans la ville de Paris, il convient de se demander quel est le propos d’Haussmann, et quelle est sa grammaire pour le servir.
Haussmann est le bras armé de Napoléon III. Il met en scène le pouvoir impérial, le pouvoir de la France, dans un contexte de redressement national, de concurrence internationale, de révolution industrielle et de société fortement hiérarchique.
Ordre - puissance - progrès.
Paris est donc pensé comme un décor de théâtre où les lignes de force sont horizontales, le long de la Seine, le long des avenues, et mènent à un point focal qui s’élève vers le ciel. Les façades sont des décors de théâtres qui se répètent pour ne pas arrêter le regard. Le regard se fixe sur le point final, qui est toujours un symbole de grandeur : armée, religion, arts, industrie, pouvoir. L’Opera garnier, les invalides, Saint Augustin, l’Arc de Triomphe, Gare d’Orsay, etc.
Pour que l’effet soit maximal, il faut hiérarchiser l’espace. Il y a tout ce qui est technique, qui est caché car c’est sale (énorme travaux haussmannien sur les égouts,) les rues qui sont relativement sobres au niveau du piéton, les façades qui gagnent en ornement mais qui par la répétition laissent le regard filer, puis, en point d’orgue, le monument grandiose.
Une fois que l’on a compris ça, on comprend pourquoi le projet de Knafo ne marche pas.
1- Elle crée de la verticalité là où il faut de l’horizontalité. Le regard ne se déplace plus le long de la Seine, mais grimpe directement de la Seine vers les façades.
2 - Elle détruit la hiérarchie visuelle : on ne gagne pas en grandeur et complexité à mesure que l’on s’élève. Dès le niveau le plus bas nous sommes sur du riche ornement. Sans progression, plus d’effet d’émerveillement lorsque le regard se pose enfin sur la conciergerie, Orsay, etc.
3- Surtout, et c’est là le plus grand péché, c’est qu’elle fait l’inverse de ce que ferait Haussmann, elle attire l’attention sur un élément trivial. De la logistique. Une autoroute urbaine. Au lieu de cacher le trivial, elle le met en concurrence avec ce qui est élevé.
Elle orne autant des piliers de tunnels autoroutiers que des galeries du Louvre.
C’est pour cela que je disais que c’est un projet de débutant. On dirait les gens qui découvrent la mode et se mettent à en faire des tonnes en accumulant les pièces fortes.
Qu’aurait fait Haussmann ?
Il aurait probablement enterré les quais, dans un miracle d’ingénierie, et aurait créé une promenade très simple dessus, au niveau de la Seine, pour préserver les volumes et les lignes visuelles.
Ou a minima, si l’on veut vraiment couvrir les quais et qu’on ne peut ou ne veut les enterrer, il convient d’utiliser la grammaire haussmanienne. C’est à dire qu’il faut utiliser plutôt des arcades en pierre de taille - les arcades, c’est le vrai langage de la voirie , pas les colonnades ici utilisées qui sont des éléments de bâtiments. Et garder ces arcades très sobres, avec une ornementation minimale, pour ne pas concurrencer les façades des bâtiments et les monuments grandioses.
Tout peu se résumer à une idée très simple : que veut-on mettre en avant, nos routes ou nos monuments ?
Quand on est de droite et que l’on veut incarner la hiérarchie, l’autorité et les valeurs, on n’élève pas le trivial au rang du transcendant.