Joan Larroumec@larroumecj
La crise démographique, c'est avant tout la crise des idées fausses à éradiquer.
Comme 90% des gens ne comprennent iren à ce qui se passe, on ne peut pas prendre les bonnes décisions.
Petite liste d'idées fausses à définitivement oublier :
1. On est trop nombreux sur terre.
→ La fécondité mondiale est désormais sous le seuil de renouvellement. Il n'y aura plus jamais autant d'enfants sur terre qu'aujourd'hui. La tendance actuelle c'est l'effondrement absolu. Tout ce qu'on vous a appris sur la Bombe P était faux.
2. De toutes façons c'est un problème d'Occidentaux / de pays industrialisés.
→ Chine, Thaïlande, Iran, Inde, Indonésie… ça s'effondre partout, y compris dans des pays relativement pauvres, y compris dans des pays religieux.
3. C'est bien qu'on soit moins nombreux pour l'écologie.
→ Les émissions dépendent du mix énergétique et du capital, beaucoup moins du nombre. Une société vieillissante investit moins dans la transition, faute d'actifs et d'épargne productive.
4. C'est une fatalité.
→ La Géorgie est passée de 1,4 à 2,0 entre 2003 et 2011, la Tchéquie de 1,13 en 1999 à 1,71 en 2021. La littérature nous indique ce qui marche et ce qui ne marche pas. Il n'y a pas de solution miracle, mais de multiples solutions qui, additionnées, changent la donne.
5. Les politiques natalistes ne marchent pas.
→ La France est typiquement le pays où ces politiques ont marché. Selon les études, 10 millions de Français sont aujourd'hui vivants grâce aux politiques natalistes des années 60-70. La littérature scientifique sur le sujet n'est pas fataliste.
6. La chute de la natalité, c'est un truc mystique d'épuisement civilisationnel.
→ La fécondité corrèle mécaniquement au coût du logement, à l'âge au premier emploi stable et à l'offre de garde, variables mesurables et actionnables. Les questions d'anxiété et de confiance ont un impact, mais elles ne sont pas tout.
7. Qui veut faire des enfants dans un monde horrible qui court à sa perte ?
→ La fécondité française était de 3 enfants par femme en 1946 dans un pays en ruines, et de 2,1 en 1939. Le baby-boom a lieu à l'époque du risque mondial d'annihilation nucléaire. Nous vivons probablement dans un des moments les plus favorables de l'histoire de l'humanité.
8. Il suffit de donner du cash / déplafonner le quotient familial, etc.
→ Les transferts monétaires purs ont un effet limité. Les seules hausses durables observées reposent sur des paquets combinant logement, garde, congés et fiscalité, jamais sur un levier monétaire isolé.
9. Il faut trouver LA bonne mesure nataliste.
→ Les seules hausses durables observées (France 1995-2010, Tchéquie, Suède années 1980) reposent sur des paquets multidimensionnels, jamais sur un levier unique.
10. Aucun pays n'a jamais réussi à redresser sa fécondité.
→ La France l'a fait passer de 1,66 en 1993 à 2,03 en 2010, Israël maintient 3,0 depuis trente ans en pays développé. La Géorgie, la République tchèque et d'autres l'ont également fait.
11. Comme on ne peut pas revenir à plus de 2 enfants par femme, autant ne rien faire.
→ Les redressements documentés (France +0,37, Tchéquie +0,58, Géorgie +0,6) sont précisément de cet ordre de grandeur. Par ailleurs, surtout, chaque gain de 0,1 enfant par femme, ce sont des millions de naissances en plus en une génération. Chaque mini-point est bon à prendre, chaque mini-mesure est utile.
12. De toutes façons, ça va remonter tout seul.
→ La Corée du Sud baisse quasi sans interruption depuis 2015, et aucun pays sous 1,3 n'est jamais remonté spontanément au-dessus de 1,5. Les démographes croyaient au rebond, pourtant on tombe à des chiffres toujours plus bas sans fin prévisible.
13. L'immobilier va finir par baisser avec la mort des boomers, et les jeunes familles pourront faire des enfants.
→ Non. Le vieillissement produit des effets de concentration : les petites villes se dépeuplent et les familles déménagent dans les grandes villes, seules à proposer emploi et infrastructures, ce qui maintient le niveau de l'immobilier élevé. Les prix à Tokyo se maintiennent malgré 1 million de Japonais en moins chaque année.
14. Ce n'est pas vraiment un problème, on était moins nombreux autrefois et ça n'en était pas un.
→ Le ratio actifs/retraités français est passé de 4 pour 1 en 1960 à 1,7 pour 1 aujourd'hui, ce qui rend insolvable tout système contributif. Le vrai problème est le pourcentage d'actifs dans une société : plus il est faible, plus la société est pauvre et dysfonctionnelle, peu importe son système et sa population absolue.
15. Ce sont les pauvres qui font le plus d'enfants.
→ Chez les personnes sans ascendance migratoire, en France et en Europe, moins on est riche, moins on fait d'enfants. Chez les personnes d'origine immigrée, c'est l'inverse : plus on est pauvre, plus on est religieux et lié au système culturel du pays d'origine, et plus on fait d'enfants. Plus on est riche, plus les femmes sont émancipées et moins l'on fait d'enfants.
16. Si on encourageait les femmes à redevenir mères au foyer, ça relancerait la natalité.
→ Les fécondités les plus élevées de l'OCDE coïncident avec les taux d'emploi féminin les plus hauts (Suède, France), les plus basses avec les plus faibles (Italie, Corée). Dans les pays où les femmes n'ont le choix qu'entre être mère au foyer ou avoir une carrière, elles choisissent la carrière et la fécondité s'effondre.
17. La natalité, c'est un truc de pétainiste.
→ L'enjeu n'est pas d'être assez nombreux pour envahir nos voisins, mais simplement pour ne pas nous effondrer. La politique familiale nataliste a été un consensus absolu en France jusque dans les années 80.
18. Le Japon est super vieux et ça ne va pas si mal.
→ Le Japon a vu son endettement exploser, son pays s'appauvrir énormément, son niveau d'innovation et de brevets s'effondrer, et les plus de 70 ans travailler massivement, le tout dans un pays très stable et discipliné. Dans nos pays, les effets seraient encore pires et pourraient s'accompagner d'une explosion complète du système.
19. L'immigration va résoudre ce problème.
→ La baisse de la fécondité est partout sur terre, diminuant structurellement le nombre de candidats au départ. La difficulté est d'avoir des immigrés qualifiés contributeurs nets aux systèmes sociaux européens : tout le monde se bat pour eux, et ils choisissent de moins en moins la France. Au contraire, ce sont les contributeurs nets natifs qui émigrent de plus en plus. Par ailleurs, la fécondité des descendantes d'immigrées converge vers celle des natives en une à deux générations, et compenser un indice à 1,6 exigerait des flux nets supérieurs à 500 000 par an indéfiniment pour la France : politiquement infaisable, pratiquement introuvable.
20. L'IA et la robotique vont résoudre ce problème.
→ Dans le meilleur des cas, l'IA et la robotique pourraient freiner ou stopper la paupérisation. Cela veut dire que toute la richesse qu'elles créeront sera absorbée par la vieillesse au lieu d'améliorer les conditions de vie générales. Par ailleurs, une population vieille est une population qui n'innove pas, qui stagne culturellement et qui ne priorise pas sa jeunesse, IA ou pas.
21. Les politiques natalistes favorisent les minorités.
→ Les politiques familiales qui fonctionnent sont universelles et ne favorisent pas des catégories spécifiques, tout comme l'école et la santé. Avoir transformé les politiques natalistes universelles en politiques de réduction des inégalités, à la fois ne fonctionne pas et a politisé et ethnicisé la question démographique. Ces questions doivent redevenir universelles, loin des débats identitaires minés.
22. Les plus riches n'ont pas besoin d'aides.
→ La fécondité des classes moyennes et moyennes supérieures est devenue le levier marginal décisif, et le ciblage sous condition de ressources crée des trappes qui dépriment précisément leur natalité. Un couple décide de faire des enfants en comparant son niveau de vie à celui de ses pairs : il s'agit donc de compenser le coût de l'enfant, pas d'égaliser les conditions de vie. Les politiques universelles fonctionnent, pas les politiques fondées sur le revenu.
23. Il sufft de passer à un système de retraite par capitalisation.
→ L'effondrement démographique est plus grave que simplement son impact sur le système de retraite. Par ailleurs pour financer un système par capitalisation tout en payant les retraites actuelles, il faut payer deux fois, or notre situation budgétaire ne nous le permet pas. Enfin la capitalisation ne résoud pas vraiment la question démographique : il faut bien pouvoir vendre son patrimoine immobilier ou financier à quelqu'un, et sans nouvelle génération, tout ce qui a été capitalisé perd sa valeur.
Voyez-vous d'autres idées fausses auxquelles je n'aurais pas pensé ?