Brivael Le Pogam@brivael
LE CIMETIÈRE INVISIBLE
Milton Friedman a dit une phrase qui devrait hanter chaque législateur européen pour le restant de sa vie. Sur la FDA, il a dit ceci : il y a énormément de preuves qu'ils ont causé plus de morts par les approbations tardives qu'ils n'en ont sauvé par les approbations précoces.
Lisez-la deux fois. Plus de morts par excès de prudence que de vies sauvées par la prudence.
Et personne ne le voit. C'est ça, le génie noir de la bureaucratie.
Bastiat avait théorisé le principe il y a 175 ans. "Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas." L'économiste, disait-il, ne se distingue pas du mauvais économiste par la capacité à voir l'effet immédiat d'une décision. Tout le monde voit ça. Il s'en distingue par la capacité à voir les effets invisibles, différés, diffusés sur la population entière.
La voiture autonome est l'exemple parfait. Et il est en train de se jouer sous nos yeux.
Tesla publie les chiffres. Un accident tous les 7 millions de miles en Autopilot. Un accident tous les 700 000 miles en moyenne humaine américaine. L'Autopilot est, à ce stade, dix fois plus sûr qu'un humain. Et ça ne fait que s'améliorer, à chaque release.
Maintenant la France. 3 200 morts sur les routes en 2024. 91% impliquent une faute humaine. Vitesse, alcool, fatigue, distraction. Si on déployait demain une voiture autonome dix fois plus sûre, on diviserait par dix le carnage. On parle de 2 800 vies par an. Sur dix ans, 28 000 personnes. L'équivalent d'une ville moyenne française qui disparaît, parce que personne n'a appuyé sur le bon bouton à Bruxelles.
Vous ne les verrez jamais. Aucun journal ne titrera : "Aujourd'hui, 8 personnes sont mortes parce que la voiture autonome est interdite en Europe." Aucune commission parlementaire n'enquêtera. Aucun bureaucrate ne sera limogé. Ces morts iront dans la case "fatalité de la route". On fera des campagnes émouvantes avec leurs photos sur des panneaux 4x3. On dira que c'est triste, que c'est la vie.
Pendant ce temps, le premier accident d'une voiture autonome sera la une de tous les journaux pendant trois semaines. Le régulateur convoquera les constructeurs. Les ONG appelleront à l'interdiction préventive. Les députés écriront des tribunes. Le ministre décrétera un moratoire.
Cinq morts visibles vaudront, dans la balance médiatique et politique, plus que cinq mille morts invisibles. C'est la loi d'airain de la bureaucratie. Le bureaucrate qui autorise quelque chose qui tourne mal perd sa carrière. Le bureaucrate qui interdit quelque chose qui aurait sauvé des milliers de vies n'est jamais inquiété. Personne ne lui demande de comptes pour les morts qu'il aurait pu empêcher. Ils n'existent pas dans ses statistiques. Ils n'existent pas dans son procès.
Friedman avait identifié la mécanique exacte : quand un régulateur se trompe par excès de laxisme, ses victimes ont des noms, des visages, des familles, des avocats. Quand il se trompe par excès de prudence, ses victimes sont anonymes, dispersées, statistiques, fantômes. La structure des incitations rend la sur-régulation rationnellement inévitable. Et le cimetière invisible grandit, génération après génération.
L'Europe va sit out 10 ans sur la voiture autonome, comme elle a sit out sur l'IA, comme elle a sit out sur le génie génétique, comme elle a sit out sur le nucléaire de quatrième génération. À chaque fois, le même playbook. Précaution, moratoire, comité d'éthique, livre blanc, directive, transposition. Et à chaque fois, derrière le rideau de mots, des morts qui n'apparaissent dans aucune statistique officielle.
Ce sont des morts. Pas des coûts d'opportunité. Pas des "manques à gagner économiques". Des êtres humains qui étaient vivants et qui sont morts parce qu'une innovation qui aurait pu les sauver a été retardée par des gens dont c'est, littéralement, le métier.
Voilà ce qu'il faut construire, et c'est probablement le projet politique le plus important du siècle qui s'ouvre. Un système de comptabilité des morts invisibles. Un cadastre du cimetière que personne ne voit.
Pour chaque réglementation, chaque moratoire, chaque interdiction préventive, on devrait pouvoir produire une estimation chiffrée, signée, datée, du coût en vies humaines de la décision. Pas des effets directs. Des effets différés, indirects, statistiques. Combien de morts par an causés par l'interdiction d'une technologie qui marche ailleurs.
Imaginez. Sur le bureau du commissaire européen qui s'apprête à signer un moratoire sur la voiture autonome, un document : "Estimation centrale, 2 800 morts par an pendant la durée du moratoire. Fourchette haute, 4 100. Fourchette basse, 1 900. Source : analyse comparative Tesla Autopilot vs moyenne humaine, données NHTSA et ONISR, méthode publique et auditée."
Sur le bureau du député européen qui votera l'AI Act : "Estimation centrale, 38 milliards d'euros de PIB perdu, 240 000 emplois non créés, X morts par an dus aux retards de diagnostic médical IA, Y morts par an dus aux retards de déploiement de drones autonomes pour livraison médicale en zone rurale."
Aujourd'hui, on signe à l'aveugle. On signe sans coût. On signe avec la conscience tranquille parce que les morts qu'on cause sont anonymes et que les vies qu'on protège ont des visages. C'est ça qu'il faut casser.
Une bureaucratie est une institution qui fonctionne sans rendre de comptes pour les conséquences invisibles de ses décisions. Tant que les morts invisibles ne sont pas comptés, la bureaucratie est mécaniquement, structurellement, inévitablement, une machine à produire des morts qu'elle ne verra jamais.
L'Europe ne perd pas une bataille technologique. Elle remplit un cimetière. Année après année. Et personne ne porte le deuil. Personne ne dépose de fleurs. Personne ne sait qu'ils sont là.
Friedman les a vus avant tout le monde. Bastiat avant lui. Williams après lui. Et chacun a posé la même question, qui résonne comme une accusation à travers les siècles : qui pleure les morts qu'on n'a pas vus mourir ?
C'est le travail qui nous attend. Rendre visible le cimetière invisible. Comptabiliser. Auditer. Publier. Confronter chaque bureaucrate, chaque jour, à la liste exacte des vies que sa signature emporte avec elle.
Avant que la liste ne soit la nôtre.