François Camé@FrancoisCame
Je voudrais aujourd'hui vous raconter l'histoire d'un livre, unique au monde.
L'histoire, aussi, d'une générosité unique au monde, qui prouve que l'édition est un secteur très particulier.
Le livre s'appelle "Le livre des 9 000 déportés de France à Mittelbau-Dora".
Il est déjà assez unique par sa taille : il est colossal. Mesure 31 cm sur 25. Compte 2 504 pages. 3 000 photos. Pèse 4,11 kg.
Il doit coûter une fortune, à imprimer.
Mais en 2020, l'éditeur - le Cherche Midi - a pourtant décidé de l'offrir. Gratuitement et sans limite.
Quoi que cela puisse lui couter.
J'explique.
Proche de Buchenwald, Mittelbau-Dora fut l'un des camps de concentration et d'extermination par le travail les plus meurtriers du IIIe Reich.
D'août 1943 à avril 1945, près de 60 000 personnes sont passées dans cet enfer. Dont 9 000 déportés de France, qui ont creusé des tunnels dans des conditions atroces, pour y installer un site industriel et assembler les pièces de fusées V2 censées anéantir l'Angleterre.
En y résistant, parfois, dans la nuit de l'horreur; en y sabotant comme ils pouvaient les fusées nazies. Plus d'un tiers des V2 ne décollera pas, explosera en vol ou ratera sa cible.
Certains en sont revenus. Stéphane Hessel, Simone Veil, notamment.
Mais plus de la moitié de ces déportés sont morts dans l'enfer du camp.
De ces 9 000 personnes, après guerre, il ne restait quasiment nulle trace. Ils n'étaient plus que des fantômes, dans l'esprit des familles, que le temps gommait doucement mais surement; et toujours davantage à chaque génération.
Jusque dans les années 1980.
Dans ces années là, un historien, Laurent Thiery, spécialiste des questions de déportation travaillant avec la Fondation de la Résistance, décide de s'engager dans un pari fou. Faire revivre chacun d'eux.
Avec une méthode unique : la générosité. L'enthousiasme. Peu à peu, il parvient à mobiliser des centaines de personnes, des historiens, des archivistes, tout un réseau de professeurs d'histoire-géo des collèges et des lycées.
Qui, toutes et tous, vont sacrifier leurs soirées, leurs week ends et parfois une partie de leurs vacances, pour rechercher la trace de chacun de ces 9 000 déportés.
Fouiller pendant des jours les archives françaises, allemandes; rechercher des familles, des souvenirs; éplucher des centaines de milliers de documents.
Afin que chaque déporté ait son histoire.
Afin qu'on sache, pour chacun, d'où il venait, qui il était, pour quelles raisons il fut arrêté, commet il est mort - ou ce qu'il est devenu, s'il a survécu.
Le résultat est unique : c'est un monument d'histoire totale, qui de Roger Abada jusqu'à Benjamin Zyman, des jeunes Saint cyriens de droite aux vieux ouvriers communistes, des vétérans de 1914-1918 au tailleur juif parisien qui avait refusé l'étoile jaune, raconte très concrètement, au delà des idées simples, l'incroyable diversité de la résistance et la déportation.
Il faudra 20 ans pour parvenir à finir ce livre.
Et tous ceux qui l'ont écrit l'ont fait... bénévolement.
Ce qui, je crois, est unique.
Mais ce n'est pas tout.
C'est bien beau d'écrire un livre, mais encore faut-il l'imprimer et le distribuer.
Et c'est là qu'intervient Philippe Héraclès. Editeur et écrivain français, cofondateur et figure historique des éditions Le Cherche midi.
Philippe Héraclès est un spécialiste de l'humour. Mais ce qu'il décide n'est pas une blague.
Il annonce qu'il imprimera ce livre-monument gratuitement. Sans aucune subvention.
Qu'il le vendra, certes, 49 euros. Notamment aux bibliothèques et aux centres de recherche.
Ce qui fait peu de ventes...
Mais qu'il en remettra un exemplaire à toutes les familles et tous les descendants d'un déporté de Dora.
Gratuitement.
Donc à perte.
Pour que les fantômes aient un visage, une vie après leur mort. Pour que les nazis n'aient pas pu les faire totalement disparaître.
Il y a peu, j'ai accompagné mes jumeaux de 14 ans à la Fondation de la résistance, à Paris.
Là, Laurent Thiery leur a remis ce livre, en mémoire de leur grand cousin, Bernard Camé (*), résistant déporté à Dora. Mort à 23 ans, juste après son retour de déportation.
Pendant une heure, il leur a détaillé son histoire, son combat, ses souffrances.
Et quand j'ai voulu payer ce livre, il m'a indiqué que nous ne devions rien.
Si ce n'est peut-être nous souvenir de ce que fut le nazisme...
Mais il ne l'a même pas dit.
Je l'ai remercié chaudement.
Et bien sûr, j'ai acheté un autre exemplaire des "9 000 déportés", pour l'offrir à la bibliothèque de leur collège.
En espérant qu'un jour, un élève de 4e ou de 3e y lira, bouleversé, que l'Histoire est parfois atroce; et qu'elle est faite d'hommes et de femmes qui tous et toutes, ont un visage.
En sachant que le Cherche Midi reverse l'intégralité des droits d'auteur à la Fondation pour la mémoire de la déportation.
Mais je n'ai toujours pas remercié Philippe Héraclès.
Je ne le connais pas. Je pense pas qu'il soit sur Twitter 🙂. Je sais qu'il ne dirige plus le Cherche Midi, mais qu'il figure encore parmi les cinq éditeurs actifs de cette belle maison.
Je vais lui écrire...
Mais si vous le connaissez, dites lui, voulez vous, mon admiration. Et simplement merci.
Au nom de mes enfants, en mon nom. Bien sûr.
Mais aussi de la part de mon grand cousin et de tous ses compagnons morts... qui le sont aujourd'hui un peu moins.
Grâce à lui.
PS. Non, contrairement à Grasset, le Cherche Midi n'appartient pas au groupe Bolloré. 🙂