

📚 La biographie de Muhammad Que sait-on réellement de Muhammad ? La plupart de nos informations se trouvent dans un ensemble d'écrits biographiques qu'on appelle la Sîra. Toutefois, la valeur historique des récits que contient la Sîra est faible. On a affaire en effet à des écrits tardifs, qui présentent de nombreuses contradictions, des incohérences et des légendes de toutes sortes et de toutes origines. Ainsi, ces écrits ne racontent pas le passé tel qu'il s'est déroulé, mais tel que les historiographes musulmans voulaient le présenter, en vertu des intérêts politiques, théologiques et apologétiques de leur propre époque. Pour l'historien John Wansbrough, ces écrits visent avant tout à fabriquer une "histoire du salut" islamique. Dans des termes plus simples, il s'agit d'une sorte de roman national. J'aimerais parler un peu plus en détail d'un des principaux auteurs de la Sîra, le fameux Ibn Ishâq. On lui doit en effet, sinon la plus ancienne, en tout cas la plus célèbre biographie du Prophète. Pourtant, Ibn Ishâq a été de son vivant injurié et même banni par ses coreligionnaires. À Médine, où il a grandit, il trainait déjà une sale réputation. On disait de lui qu'il était un dépravé sexuel, qui séduisait les jeunes femmes, au point que le gouverneur de la ville lui aurait attaché à une planche de bois avant de lui tondre la tête et de le fouetter. Une autre anecdote raconte qu’on l’aurait aperçu se promenant dans un vêtement si fin et usé que ses testicules pendaient à l’air. On lui reprocha également d’avoir des tendances chiites et de « transmettre à partir des juifs et des chrétiens ». Mais l’accusation la plus sérieuse lancée contre lui, et la seule dont on soit totalement sûr, est qu’il adhérait au qadarisme, un courant du début de l’islam qui niait la prédestination. Parmi ses nombreux adversaires, le plus coriace était sans aucun doute le juriste Mâlik ibn Anas, qui le traita d’imposteur et de Dajjal26 (l’équivalent de l’Antichrist chez les musulmans). Face à l'hostilité, Ibn Ishâq quitte la ville et se réfugie à Bagdad, où les Abbassides avaient établi leur siège. C'est là, vers 760, qu'il composera sa Sîra à la demande du calife al-Mansur. C'est donc sous le patronage politique que la Sîra fut composée. De plus, celle-ci est éloignée de l'époque du Prophète d'environ 130 ans, ce qui en fait un écrit tardif. Et encore, nous ne possédons aucun original de la Sîra. Tout ce que l'on a, ce sont des recensions transmises par ses élèves - recensions d'ailleurs contradictoires - et donc encore plus tardives. La recension la mieux connue est la Sîrat Muhammad Rasûl Allah de l'irakien Ibn Hichâm. Mais celle-ci, loin d'être fidèle à l'original (à supposer qu'il y eût une "version originale"), en est une version abrégée, ou, pour être exacte, censurée. Ibn Hichâm a en effet supprimé des passages qu'il jugeait embarrassant, et ne s'en cache d'ailleurs pas dans son introduction où il confesse avoir mis sous le tapis « des choses dont il est désagréable de parler, ou qui peuvent être pénibles pour certaines personnes ». Le polythéiste de Muhammad avant la révélation ? À la trappe ! Le jeune Muhammad qui fait appel aux services d'une prostituée - avant d'en être empêché par Allâh - ? Disparu ! Le fameux épisode dit des "versets sataniques" ? Pas la peine d'en parler. On voit donc comment se met en place un travail de tri et de sélection, les récits devenus embarrassants pour l’orthodoxie islamique étant purement et simplement éliminés. 📚 Ceci était un petit extrait de notre article consacré à la Sîra. Vous retrouverez plus d'infos et toutes les sources utilisées sur notre site internet : al-kalam.fr/methodes-et-do…








