Brivael Le Pogam@brivael
Je viens de regarder la déclaration de Juan Branco dans Le Crayon, qui nous explique, le verbe grave et l'œil sombre, que les grandes écoles seraient le tombeau du peuple et le berceau d'une caste honnie.
Alors Juan, deux secondes.
Moi je m'appelle Brivael, je viens de Lorient, mes grands-parents étaient agriculteurs. J'ai grandi dans un lycée de province où les couches sociales se croisaient sans se mélanger, et j'ai découvert l'existence des prépas et des grandes écoles le jour où j'ai commencé à travailler. Pas à 12 ans dans un dîner familial parisien, pas dans les couloirs feutrés de Henri-IV, pas par capillarité dans un milieu où le mot "khâgne" se prononce avant le mot "papa". Le jour où j'ai commencé à travailler. Et j'ai fini par construire l'une des plus belles boîtes de l'IA française, par lever avec les meilleurs VCs de la planète, par côtoyer ceux que toi tu appelles "les élites".
Et tu sais quoi?
Je n'ai aucun ressentiment pour ces gens-là. Aucun. Ce ressentiment qui te dévore, toi, je ne le partage pas une seconde.
Toi, tu connais ce monde par naissance. Moi, je l'ai découvert par effraction.
Et c'est précisément pour ça que je peux te dire ce qui suit, sans aucun complexe.
Premier point. Ta description de la conférence de Laurent Alexandre à Polytechnique est une malhonnêteté intellectuelle pure. Tu prends une phrase, tu la sors, tu la tords, tu la brandis comme un drapeau, et tu construis dix minutes de discours sur cet épouvantail que tu as fabriqué de tes mains. C'est de la rhétorique de tribunal, pas de la pensée. Et le pire, c'est que tu sais très bien ce que tu fais.
Deuxième point. Tu parles d'un milieu (le mien) que visiblement tu cherches à protéger en feignant de l'attaquer, et tu te trompes royalement sur ce que sont les élites. Tu les empaquetes dans un seul bloc, avec les mêmes intérêts, les mêmes trajectoires, les mêmes péchés. Comme si un agriculteur devenu ingénieur, un fils de prof devenu chercheur, un gamin de Lorient devenu fondateur de boîte, et un héritier du seizième formaient la même nation. C'est une fiction. C'est même une fiction paresseuse.
Il y a quinzz ans, quand je commençais à m'élever et que j'avais peut-être encore l'âge mental d'un gamin de quinze ans (cet âge mental que, visiblement, tu as conservé sur beaucoup de sujets), j'aurais pu avaler ton discours. J'aurais hoché la tête, j'aurais serré les poings, j'aurais rêvé de barricades. Mais en grandissant, on découvre une chose désagréable pour les démagogues de ton espèce: la réalité est plus nuancée que les slogans. Et quand on continue, à 35 ans passés, à servir le même brouet manichéen, ce n'est plus de la conviction, c'est un fonds de commerce.
Troisième point, et celui-là je le dis lentement pour qu'il rentre bien. Pour un type parti des couches basses, je me suis hissé jusqu'à côtoyer certains des meilleurs cerveaux européens. J'ai fait Y Combinator, le système le plus impitoyablement élitiste de la planète en matière de startups, où l'on entre parce qu'on construit, pas parce qu'on est né. Je n'ai jamais mis les pieds dans une école prestigieuse, et pourtant je ne passe pas mes journées à cracher dans la soupe d'un système que je n'ai pas eu. Toi, en revanche, tu as bu à toutes les mamelles de la République: Sciences Po, Normale Sup, les antichambres du pouvoir, les éditeurs prestigieux, les plateaux télé. Et de cette position-là, tu joues les sans-culottes.
C'est presque touchant. Presque.
Aujourd'hui, le système des grandes écoles est précieux, parce que côtoyer des polytechniciens, des normaliens, des gens qui ont passé sept ans à se taper la tête contre les maths ou la philo, ça élève. À Polytechnique, en moyenne, les gens sont brillants. Pas parfaits, pas saints, brillants. Et fabriquer une lutte fictive entre les élites et le peuple, quand tu es toi-même un produit pur de ce système, c'est une imposture qu'aucun spectateur attentif ne devrait laisser passer.
Moi je ne viens pas des élites. Je connais infiniment mieux que toi les couches basses, parce que j'y ai grandi, et j'ai eu la chance, par le travail, de me connecter aux couches hautes. Ta vision est binaire, théâtrale, et profondément datée. Il y a, derrière chacune de tes phrases, un petit garçon qui rêve d'être le Che Guevara de 2026, un Robespierre en chemise blanche, un Saint-Just qui aurait lu trop de Bourdieu et pas assez la réalité. Tu rejettes un système qui ne te donne pas la place que tu estimes mériter, et tu transformes ta rancune personnelle en révolution de papier.
Juan, je vais être très clair. Ta caricature permanente des élites, des riches, des ingénieurs, des entrepreneurs, c'est du néo-communisme tiède qui agite les guillotines pour vendre des livres et remplir des plateaux. Si tu venais réellement du peuple, ce serait au moins cohérent, on pourrait en débattre, on pourrait t'écouter. Mais venant de toi, fils du sérail, ce n'est pas un combat: c'est un costume.
Et le costume commence à mal vieillir.