Litsani Choukran@LitsaniChoukran
EDITO/ Joseph Kabila, la triste fin d'un mythe de grandeur
J’ai toujours éprouvé pour Joseph Kabila une fascination teintée d’admiration, une sympathie façonnée par la constance apparente de son parcours. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, il avait, à mes yeux, cette qualité rare en politique : une cohérence dans sa trajectoire, un silence qui, longtemps, semblait pesé, une posture qui, faute d’éloquence, imposait le mystère. J’ai même écrit, à plusieurs reprises, qu’il était l’un des meilleurs hommes politiques de notre temps – si ce n’est le meilleur.
Et pourtant, en politique, rien ne s’efface, tout se révèle. Qu’il ait été responsable de ce que l’histoire lui reproche, nul ne saurait en douter. Mais il fut aussi, et surtout, victime d’une mauvaise foi méthodique. Un homme dont la filiation fut contestée avec acharnement, traîné dans la boue par des accusations qui, en d’autres temps, auraient relevé de la caricature grotesque. Et malgré cette férocité, il portait un bilan : l’ordre républicain. Son legs, disait-on, était cette République qu’il avait restaurée, non seulement par la Constitution qu’il avait façonnée, mais par le prestige et le fonctionnement de l’État qu’il avait prétendument remis sur ses rails.
Et puis vint la chute
En un instant, d’un seul trait de plume maladroitement exilé en Afrique du Sud, Kabila a brisé l’édifice qu’il avait mis deux décennies à bâtir. Il s’est renié d’un geste, contredisant ses propres fondations avec une légèreté déroutante. Lui, l’architecte de l’ordre républicain, voici qu’il foule au pied la loi qu’il avait lui-même érigée sur le statut des anciens chefs d’État. Lui, qui passa dix-huit années à dénoncer les manigances du Rwanda, voici qu’il accorde à l’agression rwandaise une légitimité qu’il n’aurait, jadis, jamais tolérée.
Nulle nécessité d’ouvrir le débat sur les revendications du M23. L’histoire seule suffira : Kabila a combattu ce mouvement toute sa vie. Il a dénoncé ses crimes, appelé les Congolais à la mobilisation, plaidé auprès de la SADC pour une intervention militaire. Comment alors, aujourd’hui, peut-il se présenter devant ces mêmes alliés et leur souffler l’exact contraire ? Comment peut-il croiser le regard du peuple congolais et justifier un groupe qui, à Goma, a laissé derrière lui plus de 9 000 morts ? Et pire encore – comment peut-il ne pas avoir un seul mot pour les victimes ? Pas une condamnation, pas une prière, pas même l’ombre d’une condoléance.
La tragédie d’un homme politique ne réside pas dans ses erreurs, mais dans ses contradictions. Kabila ne s’est pas simplement trahi – il s’est effondré sous le poids de son propre héritage. Lui qui, durant ses années au pouvoir, cultivait l’énigme comme une armure, voici qu’il se découvre sous un jour crû, sans calcul, sans mystère, livré à une colère qui le prive du peu qu’il lui restait : la stature.
Ivre de colère
Comme en 2021, lorsque je l’ai rencontré, Kabila demeure enfermé dans un sanctuaire de rancune, un mausolée mental où chaque pilier est sculpté dans la colère. Il ne regarde plus le monde qu’à travers les fissures de sa déception, une déception si absolue qu’elle l’a amputé de toute lucidité. Ce n’est plus l’homme de la patience opaque, du silence stratégique, du mystère impénétrable. C’est un homme consumé par l’injustice qu’il croit avoir subie, un naufragé de sa propre histoire, incapable de mesurer la réalité qui l’entoure.
Il aurait pu, il aurait dû, sonder son propre reflet dans la mémoire des Congolais. Un simple sondage sur sa personne, sur son bilan, lui aurait tendu un miroir brutal : non pas celui, flatteur et falsifié, que lui tend son entourage, mais celui, tranchant et implacable, du peuple. Il aurait vu ce que voient les Congolais : non pas un martyr du jeu politique, mais un ancien président au règne perçu comme un enchevêtrement d’échecs. Que cette perception soit juste ou non importe peu ; c’est ainsi qu’elle est gravée dans la conscience collective.
Mais il n’a rien vu. Il a préféré la douce ouate des illusions entretenues par Sayiba et Kikaya, ces orfèvres de la rancune, dont la haine de Tshisekedi l’a conduit à prendre conseil auprès d’hommes eux-mêmes prisonniers de leurs propres démons. Ainsi, la tribune publiée, sans colonne vertébrale politique, sans architecture stratégique, sans la moindre lucidité communicationnelle, témoigne du vide autour de lui. Kabila n’a plus d’état-major, plus de boussole, rien qu’un cercle réduit où règnent l’indignation, la nostalgie et la revanche.
La fin d'un mythe
Il n’était pas obligé de soutenir Tshisekedi. Il aurait pu incarner une opposition digne, pesée, bâtie sur l’expérience du pouvoir et la sagesse du temps. Mais il a choisi l’irréfléchi, l’instinctif, l’impulsif. Il a oublié qu’un ancien président ne peut se permettre l’improvisation ni de la subversion, qu’il est tenu par son passé, par la gravité de son histoire, par l’héritage qu’il laissera, qu’il le veuille ou non. En un seul texte, il a dynamité tout ce qu’il avait prétendu incarner, réduisant son mythe en poussière, offrant à ses adversaires le plaisir rare d’assister à l’autodestruction d’un adversaire qui, jadis, semblait indestructible.
Et nous autres, que devons-nous apprendre de cette tragédie politique en accéléré ? Qu’un leader ne peut agir sous l’emprise d’une colère intime, qu’il ne peut diriger entouré de courtisans davantage préoccupés par leurs propres blessures que par l’avenir. Qu’il faut, toujours, revenir aux fondamentaux : discipline, structure, lucidité. Je l’ai suivi longtemps. Je l’ai écouté, observé, décrypté. Et aujourd’hui, avec la plus froide sincérité, je peux dire : Joseph Kabila ne mène pas le combat qu’il devrait mener. Il marche dans l’ombre d’un homme qu’il n’est plus. Il est devenu le fantôme de sa propre légende.
Litsani Choukran,
Le Fondé.