COLSON Éric. retweetledi

Il commandait des armées. Il a défié Hitler. Il a sauvé l'honneur d'une nation. Mais chaque soir, Charles de Gaulle posait son képi militaire, se rendait dans la chambre de sa fille et lui chantait des chansons enfantines jusqu'à ce qu'elle rit. Anne de Gaulle naquit le jour du Nouvel An 1928, atteinte du syndrome de Down. À cette époque, les familles comme la leur — éminentes, puissantes, profondément soucieuses de leur réputation — confiaient discrètement ces enfants à des institutions et ne les mentionnaient plus jamais. Les de Gaulle s'y refusèrent. Lorsqu'un conseiller suggéra de placer Anne dans un établissement spécialisé, la réponse de de Gaulle fut calme et sans appel : « Elle n'a pas demandé à venir au monde. Nous devons tout faire pour la rendre heureuse. » Et c'est ce qu'ils firent. Anne fut élevée aux côtés de ses frères et sœurs. Elle suivait la famille partout où elle allait. Elle ne fut jamais cachée, jamais mise à l'écart, jamais faite pour se sentir comme un fardeau. Dans un foyer où le Général était connu pour rester en tenue militaire complète jusqu'à une heure avancée de la matinée — même en famille —, il esquissait pour Anne de petites danses. Il jouait la pantomime. Il lui tenait la main lors de longues promenades et s'entretenait avec elle de tout ce qu'elle était capable de comprendre. Il était la seule personne au monde capable de la faire rire. Il l'appelait « sa joie ». Anne ne put jamais prononcer clairement qu'un seul mot de toute sa vie. Ce mot était « Papa ». Elle s'éteignit en février 1948, quelques semaines seulement après avoir fêté ses vingt ans, des suites d'une pneumonie bronchique. Elle mourut dans les bras de son père. Après l'avoir mise en terre, le grand Général prit la main de son épouse éplorée et dit doucement : « Maintenant, elle est comme les autres. » Dans la mort, sa fille était enfin libérée d'un monde qui n'avait jamais su l'aimer comme lui l'aimait. Il conserva sur lui, partout où il allait, une photographie encadrée d'Anne, et ce, jusqu'à la fin de ses jours. Lorsque Charles de Gaulle mourut en 1970, il ne choisit pas de grandioses funérailles nationales à Paris. Il demanda à être inhumé dans le paisible cimetière de Colombey-les-Deux-Églises — juste aux côtés d'Anne. Des années plus tard, son épouse Yvonne fut inhumée à leurs côtés. La famille laissa également un héritage durable au nom d'Anne. En 1945, Yvonne fonda la Fondation Anne de Gaulle — un foyer d'accueil pionnier destiné aux jeunes femmes atteintes de déficience intellectuelle, dont beaucoup avaient été abandonnées par leur propre famille. À une époque où la société n'offrait presque rien aux personnes comme Anne, les de Gaulle bâtirent une œuvre qui comptait. De Gaulle disait d'Anne qu'elle était la grâce de Dieu dans sa vie — qu'elle le maintenait humble et l'ancrait dans quelque chose de plus grand que le pouvoir. L'homme qui avait maintenu la France unie puisa sa force la plus profonde non pas sur un champ de bataille, mais en compagnie d'une jeune fille que le monde lui enjoignait d'oublier. Elle ne prononça jamais qu'un seul mot. Cela suffit.

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