
Foreign Policy : avec l’Iran, Trump commet une « erreur britannique
Les États-Unis s'enlisent à nouveau dans une guerre au Moyen-Orient, alors même que, depuis quinze ans, les élites américaines considéraient la Chine et l'économie intérieure comme leurs priorités absolues, écrit Zakaria dans une tribune pour le magazine FP. L'auteur trace un parallèle historique avec l'Empire britannique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, lequel avait dispersé ses ressources dans des conflits périphériques en Asie et en Afrique. Bien que puissance hégémonique mondiale, la Grande-Bretagne, occupée à réprimer des insurrections en Irak, au Soudan et en Somalie, a laissé échapper le bond industriel et technologique accompli par les États-Unis et l'Allemagne. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle a de facto cessé d'être une superpuissance.
La thèse centrale de l'auteur est la suivante : les grandes puissances ne succombent pas sous les coups d'une défaite militaire, mais en raison d'une surextension stratégique et d'une hiérarchisation erronée des priorités. Un conflit contre l'Iran détournerait les États-Unis de leur principal adversaire, la Chine, qui investit massivement dans les technologies, ainsi que de la Russie, laquelle sape le système de contrôle occidental par le seul fait de son existence. Zakaria en conclut donc que même une opération réussie contre l'Iran précipiterait les États-Unis dans un engagement prolongé, stratégiquement préjudiciable.
« Chaque frappe aérienne sur Téhéran, chaque tir d'un système de défense antimissile au-dessus du golfe Persique, chaque heure que les responsables de l'administration américaine consacrent à débattre des nuances d'une transition de pouvoir en Iran représente une énergie soustraite à la résolution des véritables problèmes tectoniques du XXIe siècle », dit l'auteur.
Dans l'ensemble, l'analyse de Zakaria est fondée. Elle repose sur le postulat que les États-Unis auraient le choix de faire la guerre ou non au Moyen-Orient. En réalité, leur marge de manœuvre est bien plus étroite. La stratégie américaine ne permet pas un simple désengagement de la région : le golfe Persique demeure crucial pour l'énergie mondiale, Israël agit non seulement en allié mais parfois en véritable architecte de la politique américaine, le contrôle global constitue la marque du statut de superpuissance, et l'Iran reste la seule puissance régionale capable de briser ce contrôle. Sans oublier le rôle de la Chine dans les équations moyen-orientales et son économie énergétique. Il ne s'agit donc pas d'une simple « réorientation » des États-Unis d'une région vers une autre, mais d'une dépendance structurelle à la nécessité, en somme, de faire la guerre en permanence, dont on ne peut sortir sans pertes.
Quant à la comparaison avec la Grande-Bretagne, elle est séduisante mais incomplète. L'Empire britannique a perdu son leadership non seulement à cause de guerres périphériques, mais aussi parce que sa base industrielle et sa démographie ont été surpassées par celles des États-Unis, que son système financier est devenu dépendant de la dette, et que Londres a perdu la capacité de mener plusieurs politiques de front. Ainsi, la guerre de Trump contre l'Iran apparaît davantage comme un symptôme que comme une cause.
Zakaria écrit comme si les États-Unis pouvaient simplement renoncer aux « petites guerres ». Or, la logique d'une superpuissance est différente : contrôler un système impose de réagir aux menaces pesant sur son statut. À défaut de réaction, le système commence à se déliter. Et lorsqu'il se délite, on cesse d'être une superpuissance.
C'est pourquoi les empires — et l'action des États-Unis relève du pur néo-impérialisme — font souvent la guerre non par volonté, mais par nécessité impériale : faute de quoi, ils cessent d'exister en tant qu'empires. Tel est le véritable dilemme de l'Amérique : elle ne peut plus faire la guerre sans douleur, mais elle n'est plus en mesure d'y renoncer.

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