Anne-Sophie de Rous@asderous
La prétendue indolence des jeunes est un marronnier médiatique.
Nous avions eu droit à ce débat dans une émission de février, lorsque l'entreprise de soins zurichoise Fit for Care, avait publié une offre d'emploi pour un poste de chef d'équipe stipulant explicitement : "Pas de Génération Z !" .
La direction condamnait une génération qu'elle jugeait globalement fainéante.
Pourtant, les Zoomers et les Milléniaux de moins de 40 ans, n’ont ni "perdu le goût de l’effort" ni le "sens du travail".
Ils sont les premiers acteurs à introduire le capitalisme dans les structures d'économie planifiée qui survivent grâce au féodalisme managérial.
Pour réduire les coûts de transaction, l’entrepreneur crée un espace où le marché est suspendu au profit de la planification centrale, avec des managers pour dicter l’allocation des tâches et des ressources.
Pour stabiliser ce système sans renégocier financièrement, l'organisation porte une rhétorique pseudo-familiale : la "culture d’entreprise", variante corporate du culte de la loyauté féodale.
Rester jusqu'à 19h sans être payé ou répondre aux e-mails le week-end devient alors un tribut versé au seigneur, en échange d'une hypothétique protection de l’emploi et d'une promotion dans la hiérarchie.
Cette manipulation émotionnelle vise à obtenir du travail à coût marginal nul pour des objectifs dont le salarié ne touchera jamais les dividendes.
Mais ce Ponzi moral s’effondre, car la confiance s'est évaporée.
Les Boomers ont bénéficié d'un contrat où la loyauté payait en ascension linéaire, en sécurité et en retraite. On demande aujourd'hui à la Gen Z de payer le même ticket d’entrée, alors que les actifs garantissant le rendement ont disparu.
Les nouveaux entrants doivent financer par leur zèle un système qui ne pourra jamais leur rendre ce qu'il a rendu aux générations précédentes.
Le problème n’est donc pas l’éthique, mais les incitations : si vous cessez de payer l'effort marginal, le marché cesse de vous le fournir.
Après le double traumatisme de 2008 et 2020, la génération Z n’est plus dupe.
En 2008, l’étatisme de connivence a privatisé les profits et socialisé les pertes. Les plus âgés des Zoomers, et les plus jeunes Milléniaux, ont vu les institutions être sauvées de la faillite et leurs parents, qui avaient tout donné à leur entreprise, être remerciés sans ménagement.
En 2020, la pandémie a prouvé que les États peuvent arrêter l’économie sur commande et que l'inflation peut pulvériser leur salaire d’entrée en quelques mois.
Consciente d’être traitée comme une variable d’ajustement, cette génération adopte une approche transactionnelle : je loue mes compétences pour un nombre d'heures précis, contre une somme précise.
La génération Z valorise davantage sa santé et son bien-être que l'utilité marginale d'impressionner le patron.
C’est l'application stricte de la théorie de la valeur subjective.
Les managers peuvent s’étrangler mais face à un système défaillant, le signal de marché ultime est l’Exit, la défection.
Rester 20 ans au même endroit est désormais une anomalie économique. Le choix rationnel est l’Exit total, le job hopping, qui consiste à remettre son capital-travail aux enchères tous les deux ou trois ans.
C’est le bouton nucléaire de la transaction commerciale.
Si le coût de l’Exit total est trop élevé, le salarié pratique le quiet quitting, l’Exit partiel ou défection interne. Il quitte le culte pour se replier sur les frontières strictes du contrat de service.
Cette défection est d'autant plus légitime que beaucoup d’entreprises ont cessé d'innover.
En passant du 0 à 1 (la création), au 1 à n (l'optimisation de l'existant), l'entreprise devient un environnement à somme nulle.
Le travail réel y est remplacé par la politique de bureau et la rivalité mimétique. Comme on ne crée rien de neuf, on juge les gens sur leur conformité et leur allégeance.
Les salariés entrent en concurrence féroce pour des différences insignifiantes.
L’entreprise devient un théâtre absurde de rivalité mimétique où des cadres de 45 ans se battent comme des gladiateurs pour des miettes de prestige dans un fief stagnant.
La réponse saine est le désengagement total, le refus d’entrer dans l’arène, et le refus des responsabilités, aussi nommé conscious unbossing.
Dans une structure 1 à n, la promotion n'est plus un trophée, mais un risque financier et psychologique.
Le cadre intermédiaire atrophie son capital humain, il cesse d'utiliser ses compétences de résolution de problèmes réels qui ont une valeur sur le marché, pour développer des compétences politiques non-transférables.
Ce désengagement est renforcé par une fiscalité qui, dans de nombreux pays, punit l'ascension professionnelle.
Lorsque le taux marginal effectif d'imposition rend le gain net d'une promotion dérisoire, le refus de responsabilité devient l'unique décision rationnelle.
Pourquoi accepter 20 % de stress et de réunions supplémentaires pour une augmentation de pouvoir d'achat réelle de 2 % ? Dans un marché libre, personne n'achèterait ce contrat.
Le conscious unbossing est un arbitrage devant une courbe de rendement décroissante, pas une crise du "sens du travail" ou de l’ambition.
Certains critiques diront que plus de brut, c'est toujours mieux pour la retraite. L'argument est nul pour une génération qui n'y croit plus.
Pour ne pas sombrer dans le pessimisme intégral avec pour seul horizon l'optimisation du présent, les plus audacieux partent rejoindre des entreprises 0 à 1.
D'autres choisissent d'optimiser leur cash-flow immédiat pour investir par eux-mêmes.
D'autres bâtissent leur "monopole personnel".
Tout le monde n'a pas la vocation de fonder la prochaine licorne.
Mais puisque l’on ne peut ni accepter l’exploitation, ni stagner dans une survie défensive, l’issue est la création de son propre monopole, notamment en utilisant les entreprises pendant quelques années pour accumuler des compétences rares, et non interchangeables.
Une fois ce monopole personnel forgé, la technologie offre le levier, permettant de distribuer sa valeur au monde entier sans demander d’autorisation, et avec un faible coût d’entrée.
Pendant que les managers se lamentent sur la perte des esclaves de la bullshit nation, beaucoup de moins de 40 ans ont déjà pivoté.
Ils ne s'opposent pas à l’effort, ils s’investissent là où l'effort supplémentaire équivaut à un revenu supplémentaire.
Ils refusent un marché de dupes, où ils larbinent pour un salaire déconnecté du coût de l’immobilier, et lourdement taxé, et où l'on exige une obéissance féodale en échange d'une flexibilité de marché.