Anne Rosencher@ARosencher
"Elle m'a donné le cœur et l'inspiration" : le général de Gaulle et sa fille, Anne
Je suis allée ce mercredi à Colombey-les-Deux-Églises, en Haute-Marne, visiter la Boisserie, célèbre demeure du général de Gaulle, qu’il a achetée en 1934 et où il a vécu jusqu’à sa mort. C’est une gentilhommière de pierres blanches mangées par la vigne vierge. Et du haut de sa tour hexagonale, un pan de l’Histoire de France vous contemple. C’est pourquoi la volonté récente des petits-fils du Général, ses héritiers actuels, de vendre la demeure émeut aujourd’hui jusqu’au plus haut sommet de l’État.
Mais n’est pas ce qui m’a marqué, moi, dans la visite de ce lieu de mémoire. Ce qui m’a émue, parce que cette histoire m’émeut depuis toujours, ce sont les traces, omniprésentes, de l’amour que portait le Général de Gaulle à Anne, sa fille trisomique. A une époque où la plupart des familles aisées éloignaient leurs enfants atteints de ce syndrome, Yvonne et Charles de Gaulle, eux, ont acheté la Boisserie pour qu’Anne puisse y vivre à leurs côtés, et au calme. Tous les historiens rapportent que le Général – grand homme s’il en est, « héros de la prédestination », comme le décrivait le résistant Daniel Cordier – se faisait tendre, joueur, et chanteur de comptines auprès de sa fille. Anne de Gaulle est morte à la Boisserie en 1948, à l’âge de 20 ans. Emportée par une broncho-pneumonie. Je suis allée au cimetière de Colombey, où sa tombe jouxte celle de ses parents, en un ensemble de marbre isolé du reste du cimetière. Le jour de l’enterrement d’Anne, en 1948, de Gaulle, droit devant la tombe de son enfant, a eu cette phrase bouleversante :« Maintenant, elle est comme les autres. »
Charles de Gaulle était la pudeur même quant à sa vie privée. De Anne, cependant, il a dit au journaliste Jean Lacouture: « Elle m’a donné le cœur et l’inspiration. » Autre confidence, à un abbé, cette fois. Il a dit : « Elle est ma joie. Elle m’aide à dépasser tous les échecs et tous les honneurs ». Y avait-il là, en plus de l’amour magnifique d’un père pour sa fille, une sorte de boussole intime, un aiguillon de vie ? A l’instar du « memento mori » (n’oublie pas que tu vas mourir ») que les Romains lançaient à leurs guerriers vainqueurs, Anne, était-elle, pour le héros du monde libre, un rappel tendre et intime de la fragilité des êtres ? Peut-être est-ce cela qui lui a donné « le cœur et l’inspiration » ?
On se figure souvent le général de Gaulle en géant de granit, à la volonté de fer ; on dit peu qu’il avait en lui une mélancolie, une tentation de baisser les bras. Et qu’à chaque fois, il s’y arrachait. Que de Gaulle ait pu puiser dans les yeux en amande de sa fille, Anne, le ressort d’une force inextinguible ne cessera jamais de m’impressionner. Ni de m’émouvoir.