Joan Larroumec@larroumecj
Nouvel épisode de ma série : billets de 500 balles qui traînent par terre.
Aujourd'hui, les organismes publics français versent environ 8 milliards d'euros par an directement aux éditeurs de logiciels américains.
C'est pas loin d'un PANG France Libre par an.
Il suffit d'une loi pour rapatrier ces milliards en France.
Une loi qui dit : « Tout nouveau marché public IT exige la certification SecNumCloud, l'auditabilité du code source, l'hébergement en France, et la non-soumission à des lois extraterritoriales. »
La France empile les textes depuis 13 ans. La circulaire Ayrault en 2012 qui recommande le logiciel libre dans l'administration. La loi pour une République numérique en 2016 qui dit que les administrations « encouragent l'utilisation des logiciels libres ». Le plan logiciels libres de la DINUM en 2021. SecNumCloud 3.2 en 2022. Le Socle Interministériel de Logiciels Libres qui référence 500 logiciels recommandés par l'État. Tout est prêt sauf un détail : rien n'est obligatoire.
Tant que ce ne sera qu'un encouragement on aura encore des ministères de l'Éducation nationale qui renouvellent leur contrat avec Microsoft jusqu'en 2029.
Les Américains ne vont peut-être pas se laisser faire, mais ils ont d'autres chats à fouetter en ce moment, et ont historiquement laissé passer beaucoup de choses. RGPD était mille fois plus agressif envers les GAFAM : zéro représailles.
Vont-ils déclencher une nouvelle guerre économique pour 5% des flux vers la France, sur un sujt légitime de cybersécurité ?
En tous cas, ça vaut le coup d'avoir un peu de colonne vertébrale et d'essayer.
La gendarmerie française tourne déjà sur Ubuntu. Le Schleswig-Holstein a lancé en 2024 la migration de 30 000 postes de fonctionnaires vers Linux, LibreOffice, Thunderbird et Nextcloud. La Bundeswehr utilise OpenDesk.
Pour Microsoft Office on a LibreOffice, ou les suites privées françaises comme Jamespot. Pour Azure/AWS, on a OVHcloud, Scaleway, Outscale (Dassault), Free Pro. Déjà qualifiés SecNumCloud. Pour Oracle, PostgreSQL. Pour Zoom/Teams : Tixeo (certifié ANSSI) ou Jitsi (open source), etc.
Oui bon je sais ce qu'on va me dire :
« Mais Joan, ils sont tout nazes ces logiciels ! »
Quatre points.
1. Ils sont nazes parce qu'ils n'ont pas de clients. 8 milliards de commande publique garantie par an, et OVH, Scaleway, et autres Tixeo peuvent monter en gamme. C'est ce qui est arrivé à WPS Office en Chine : logiciel tout pourri en 2015, 90% du marché gouvernemental en 2025, 500 millions d'utilisateurs, et une remise à niveau massive. L'État chinois a passé commande, le logiciel est devenu bon.
2. L'effondrement du coût du logiciel grâce à l'IA est une opportunité sans précédent. Ce qui prenait 200 développeurs pendant 5 ans devient envisageable avec 20 en 18 mois. Les coûts de développement chutent mois après mois. La rente des éditeurs américains reposait sur la barrière à l'entrée du coût de développement. Cette barrière est en train de tomber. C'est maintenant qu'l faut y aller.
3. Ces milliards de commande publique vont créer de la concurrence locale. Pas un champion national unique (cf. cloud souverain Andromède, 2012, RIP ; Cloudwatt et Numergy, 2015, RIP). Et pas de la régie d'État non plus ou des fiascos à la Louvois. On sait que l'État n'est pas un super développeur, en revanche c'est un bon client. Plusieurs acteurs privés qui se battent pour des marchés publics : OVH contre Scaleway contre Free Pro, Tixeo contre Jitsi, plein de nouveaux entrants qui itèrent sur des bases open source alléchés par les milliards. La commande publique crée le marché. La concurrence crée la qualité.
4. Oui, il y aura des trous. AWS a plus de 200 services managés, OVH en a quelques dizaines. La migration prendra du temps. La gendarmerie a mis 6 ans. À l'échelle de l'État tout entier, c'est un chantier d'une décennie. Mais on peut commencer demain par ce qui est prêt : la bureautique, le cloud de base, la visio, les bases de données, l'analytics. Et avancer par cercles concentriques.
C'est exactement ce que la Chine a fait. Le programme s'appelle Xinchuang (信创), surnom interne : « Delete America ». Lancé en 2006, accéléré après les sanctions Huawei, formalisé par une directive secrète en 2022. KylinOS sur 90% des postes gouvernementaux, WPS Office sur 500 millions de machines, HarmonyOS qui dépasse iOS en Chine, Alibaba Cloud à 80% du marché local. La Corée du Sud pousse Linux dans son secteur public depuis 2003. L'Inde a commencé au Kerala en 2001. Le Brésil a fait du « software libre » une politique d'État et est un des rares pays du monde a avoir un système de paiement numérique souverain. C'est le sens de l'histoire. Plus vite nous y serons, plus nous récupérerons nos milliards.
Et ça ouvre des perspectives bien plus larges. Une fois les produits rodés par la commande publique, ils deviennent compétitifs pour les entreprises françaises. Qu'on peut encourager à basculer par du nudge fiscal, puis par des obligations progressives sur les données sensibles.
Et là les chiffres changent d'échelle : 54 milliards d'euros à récupérer, c'est ce que l'ensemble de l'économie française verse aux éditeurs américains. C'est notre deuxième déficit commercial après l'énergie.
Il n'y a aucun autre poste budgétaire de la nation où un changement de fournisseur, sans changement de service, peut récupérer autant de valeur. Et technologiquement, les cartes sont rebattues maintenant grâce à l'IA.
Politiquement, c'est un boulevard. La taxe GAFAM à 15% a été votée en commission avec un soutien transpartisan : Renaissance, LFI, PS, LR. La souveraineté numérique est l'un des rares sujets qui unit la gauche (anti-GAFAM, pro-communs numériques) et la droite souverainiste (indépendance nationale, balance commerciale). Personne ne s'en est encore emparé comme programme structuré pour 2027. Le créneau est ouvert.
Une loi. Pas un euro d'argent public supplémentaire. Un peu de courage. Des milliards qui reviennent. Et surtout, de l'indépendance.
Parce qu'aujourd'hui, si les USA décident de couper l'accès à Azure ou Windows (ils l'ont fait à Huawei du jour au lendemain en 2019), on se couche. Hypothèse délirante il y a encore quelques mois. Aujourd'hui nous sommes bien heureux d'avoir des Rafales et pas des F35.
Le billet de 500 est par terre. Il suffit de se baisser.