Sarah Scialom@sarah_scialom
Il est une page de la Shoah que l’histoire collective a longtemps laissée dans l’ombre. Non par négation, mais par méconnaissance. Celle des Juifs du Maghreb.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, 90 000 Juifs vivaient en Tunisie. Le 9 novembre 1942, les nazis envahissent le pays.
C’est le SS Walter Rauff qui est chargé par Hitler d’importer la Solution finale en Tunisie : l’un des criminels les plus zélés du IIIe Reich, responsable en 1941 du programme d’extermination par camions à gaz. Sa présence à Tunis n’était pas un hasard.
Il envisage d’abord de déclencher un pogrom avec l’aide de la population locale.
Les chefs de la communauté musulmane en sont informés et éteignent l’incendie. Rauff agit alors seul. Le 8 décembre 1942, il convoque les dirigeants de la communauté juive et réclame 3 000 hommes munis de pelles et de pioches pour le lendemain. Le président de la communauté, Maurice Borgel, proteste. Il est sauvagement battu.
Au total, près de 5 000 Juifs sont envoyés aux travaux forcés dans 32 camps répartis sur l’ensemble du territoire. À partir d’avril 1943, commencent les premières déportations vers les camps d’extermination en Europe.
Une quarantaine de Juifs tunisiens sont déportés en Europe, la plupart n’en reviennent pas. Une quarantaine d’autres meurent dans les camps tunisiens ou sous les bombardements. Il ne reste aujourd’hui presque rien de ces camps. Aucun lieu de mémoire officiel ne marque la plupart de ces sites.
Parmi les déportés sans retour : Victor Cohen Hadria, ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats de Tunis, assassiné à Auschwitz.
En Tunisie, l’objectif était bien de mettre en oeuvre la Solution finale. C’est l’avancée des Alliés qui contrecarra les plans nazis. La communauté juive tunisienne ne doit sa survie qu’à la défaite militaire de Rommel, et non à une quelconque mansuétude.
La Tunisie n’était pas un cas isolé. En Algérie, au Maroc, dans les protectorats, les lois antisémites de Vichy s’appliquaient : exclusion des fonctions publiques, numerus clausus scolaire, spoliation économique, internement dans des camps de travaux forcés, abrogation du décret Crémieux pour les Juifs algériens.
Pourquoi cette mémoire a-t-elle été si longtemps marginalisée ? En partie parce que les Juifs de Tunisie eux-mêmes ont eu le sentiment que leur souffrance ne pesait pas lourd à côté de celle des Juifs d’Europe.
Ce sentiment est compréhensible. Il est aussi inexact, et il faut le corriger.
La Shoah n’a pas de géographie préférentielle. Elle visait chaque Juif, où qu’il se trouvât. Que les plans d’extermination aient été contrariés au Maghreb par le cours de la guerre ne les efface pas. L’intention était là. Les actes aussi.
J’écris ce soir depuis Israël, à quelques heures de Yom HaShoah, avec la mémoire de familles comme la mienne : des familles juives tunisiennes qui ont traversé cette période et dont peu de descendants savent exactement ce qu’elles ont enduré.
Cette mémoire-là mérite d’être dite. Elle fait partie de la Shoah.