Jean-Michel AULAS@JM_Aulas
Je pense à Quentin.
À 23 ans, on devrait avoir la vie devant soi. Aucun jeune homme, aucune jeune fille ne devrait devenir un nom dans un journal. Aucune mère, aucun père ne devrait avoir à pleurer le meurtre de son enfant.
À la famille de Quentin, je veux adresser toute ma compassion et mon soutien. Je veux aussi associer à cette pensée toutes les Lyonnaises et tous les Lyonnais. Le meilleur moyen de témoigner aujourd'hui notre respect aux parents de Quentin, c'est sans nul doute d'entendre l'appel au calme qu'ils ont lancé.
Ce drame marquera durablement notre ville. À l'heure où, déjà, les professionnels de la polémique ont repris du service pour troubler les hommages à Quentin, je souhaite que Lyon soit à la hauteur.
Aussi, j'appelle solennellement le maire à afficher le portrait de Quentin au fronton de notre hôtel de ville.
Par ce symbole, Lyon n'honorera pas seulement la mémoire d'un de ses fils : elle marquera son refus implacable de la violence et de la haine. Car nous ne pouvons pas simplement "tourner la page" comme on refermerait un dossier.
Il doit y avoir un avant et un après.
Un avant, où nous avons laissé s’installer des habitudes de langage, des surenchères outrancières et une comédie politique si inconséquente qu'elle finit par virer à la tragédie. Un après, où nous devrons regarder lucidement ce que ces mots produisent, ce que ces mises en scène autorisent, ce à quoi ces ambiguïtés et ces renoncements nous condamnent.
Car la condamnation totale, absolue, sans nuance ni réserve, de la violence physique ne suffira pas. Nous devons avoir le courage de condamner aussi cette autre forme de violence, plus pernicieuse encore : la violence des discours, des sous-entendus et des symboles. C'est cette violence-là qui incite, justifie et produit fatalement la violence qui a coûté la vie à Quentin.
La violence politique n’est jamais un accident isolé : elle est l’aboutissement d’un climat, d’une lâcheté, d’une accoutumance. Les coups ne naissent pas dans le vide. Ils s’enracinent dans des imaginaires saturés d’hostilité, dans des mots qui déshumanisent, dans des représentations qui transforment l’adversaire en ennemi à abattre.
Quand des manifestants décapitent un pantin à l'effigie d'un adversaire politique. Quand un parti politique emploie à tort et à travers, au point de les banaliser et de les vider de tout leur sens, les mots "fascisme", "génocide" ou "dictateur". Quand Jean-Luc Mélenchon exhorte ses sympathisants à "aller chercher manu militari et cogner" ceux qu'il désigne comme ses ennemis. À chaque fois que, pour un effet de style ou un coup de com', la radicalité se transforme en extrémisme, c'est une nouvelle digue qui saute. À chaque fois que l’on substitue l’invective à l’argument, la caricature à la discussion, la menace à la confrontation loyale, c’est un peu de notre démocratie qui s'effrite.
Et quand la dernière digue rompt, c’est notre humanité même qui est directement menacée.
Que s'est-il passé pour que nous en soyons réduits à devoir réaffirmer ces évidences ? On se demandait hier encore qui faisait partie ou non de l'arc républicain. Nous en sommes aujourd'hui arrivés au point où l'on se demande si la vie humaine a la même valeur pour tous. Si la compassion dépend d’une étiquette. Si l’indignation varie selon l’orientation politique de la victime. Cette interrogation seule devrait nous alarmer face au risque de basculement de notre société.
J'en appelle aujourd'hui à tous ceux qui portent une parole dans le débat public. Responsables politiques, élus, militants, éditorialistes, influenceurs : chacun a désormais une part de responsabilité dans le climat que nous contribuons à façonner. Changer les slogans ne suffira pas ; c'est nous-mêmes que nous devons changer. Il est dorénavant de notre responsabilité de choisir clairement un camp.
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