Brivael@brivael
Bonne question, je vais t'expliquer avec plaisir.
D'abord, ta question contient déjà l'erreur qu'on vient de démonter. Tu compares un salaire (rémunération du temps) à une création de valeur entrepreneuriale (rémunération du capital risqué et de la coordination). Ce ne sont pas les mêmes choses. C'est comme demander "pourquoi un kilo de safran coûte 4000 fois plus qu'un kilo de patates, ils pèsent pareil non ?". La quantité (de travail, de poids) ne détermine pas la valeur.
Ensuite, Arnault ne "gagne" pas 4000 SMIC en cash chaque mois. Sa fortune, c'est la valorisation boursière des actions qu'il détient dans les boîtes qu'il a construites ou rachetées. S'il vendait tout demain, le marché s'effondrerait et la "fortune" disparaîtrait. Cette valeur n'existe que parce que des millions de gens, librement, achètent des produits LVMH parce qu'ils les valorisent plus que l'argent qu'ils dépensent. Personne n'est forcé d'acheter un sac Vuitton.
Maintenant, la coordination concrètement. Arnault dirige un groupe de 213 000 employés, 75 maisons, présent dans 80 pays. Il a transformé une boîte de textile au bord de la faillite (Boussac, 1984) en numéro un mondial du luxe. Ça implique de prendre des décisions stratégiques sur des décennies, lever et allouer du capital sur des paris à 10-20 ans, recruter et garder des talents qui valent des fortunes ailleurs, anticiper des tendances culturelles globales, gérer des crises (2008, Covid, guerre commerciale Chine), arbitrer entre des milliers de priorités contradictoires chaque semaine.
Cette compétence est extraordinairement rare. C'est pour ça qu'elle est extraordinairement rémunérée. Pas par décret, par le marché. Si c'était facile, il y en aurait des milliers. Il y en a une poignée dans le monde.
Et surtout, le point que tout le monde rate. Quand Arnault crée 100 milliards de valeur, il n'en "prend" pas 100 aux travailleurs. Il en garde une fraction (sa part au capital), les employés gagnent leurs salaires (qui sont parmi les plus élevés du secteur), l'État prélève des dizaines de milliards en impôts et cotisations, les fournisseurs sont payés, les clients reçoivent des produits qu'ils valorisent plus que ce qu'ils paient (sinon ils n'achèteraient pas), et les actionnaires (dont des millions de retraités via leurs fonds de pension) reçoivent des dividendes.
C'est un jeu à somme positive. Tout le monde y gagne. Sinon personne ne participerait volontairement.
Le raisonnement marxiste à somme nulle ("s'il a beaucoup, c'est qu'il a pris aux autres") repose sur une vision pré-industrielle de l'économie où le gâteau était fixe. Depuis 200 ans, le gâteau grossit. Le PIB mondial par habitant a été multiplié par 15 depuis 1820. Ce n'est pas en redistribuant un gâteau fixe qu'on y est arrivé, c'est en laissant des entrepreneurs créer de nouveaux gâteaux.
Pour finir : des Bernard Arnault en France, on n'en a pas assez. On devrait en avoir des dizaines de plus, surtout dans la tech. Aujourd'hui le seul qui a vraiment réussi dans la tech française, c'est Xavier Niel, et il est très, très seul. Si on avait des dizaines de Xavier Niel, on aurait plusieurs Station F, on aurait beaucoup plus de startups financées, on aurait un écosystème beaucoup plus sain, et surtout on aurait des centaines de milliers d'emplois bien payés en plus.
Le problème de la France ce n'est pas qu'on a trop de riches. C'est qu'on n'en a pas assez.