Tock@yvan_theriault
un conte mais…
Je m’appelle Pascal, j’ai 67 ans.
J’ai aidé mon fils à acheter une nouvelle voiture alors que moi, je roule encore avec la même depuis des années.
Un mois plus tard, je me suis cassé la jambe.
Je l’ai appelé pour lui demander de m’emmener aux urgences.
Il m’a répondu tranquillement :
Papa, appelle un taxi… je ne suis pas ton chauffeur.
J’ai raccroché.
Et je suis resté longtemps assis à me demander à quel moment j’avais raté quelque chose.
Mon fils, Julien, a 35 ans. Il vit à dix minutes de chez moi.
Quand il m’a appelé pour me dire que sa voiture le lâchait et qu’il lui manquait 4 000 euros pour en acheter une autre, je n’ai pas hésité.
C’était mon fils.
Je lui ai donné l’argent que je gardais pour les imprévus.
Il m’a dit :
Je te rembourserai, papa.
J’ai répondu :
On verra.
Comme disent beaucoup de parents quand ils savent déjà qu’ils ne reverront probablement jamais cet argent.
Puis quelques semaines plus tard, je suis tombé dans l’entrée de mon immeuble en descendant les poubelles.
Une voisine m’a aidé à m’asseoir sur une marche.
Ma jambe me faisait tellement mal que je ne pouvais plus bouger.
La première personne que j’ai appelée, c’était lui.
Il travaillait de chez lui ce jour-là.
Je lui ai dit :
Julien, je suis tombé. Je crois que je me suis cassé quelque chose. Tu peux m’emmener aux urgences ?
Il y a eu un silence.
Puis il a répondu :
Papa, je suis au milieu d’un truc là. Appelle un taxi, je ne suis pas ton chauffeur.
Je n’ai pas crié.
Je n’ai rien reproché.
J’ai juste raccroché.
La voisine a appelé les pompiers.
Résultat : péroné cassé, six semaines avec un plâtre et des béquilles.
Le soir, mon fils m’a rappelé.
Alors, ils t’ont dit quoi ?
Je lui ai répondu :
Péroné cassé. Six semaines sans poser le pied.
Il a soufflé :
Ah mince… pas de chance. Tu as besoin de quelque chose ?
J’ai dit non.
Même si ce n’était pas vrai.
J’étais seul chez moi.
Avec une jambe dans le plâtre.
Incapable de faire mes courses correctement.
Incapable de descendre les poubelles.
Incapable de faire les choses les plus simples.
Mais je n’avais plus envie de demander.
Pendant ces semaines-là, j’ai repensé à tout.
À la fois où il s’était cassé le bras à l’école et où j’avais quitté le travail en dix minutes.
À la nuit où il m’avait appelé en pleine crise d’angoisse et où j’avais pris la voiture à deux heures du matin sans poser de question.
À toutes les fois où il avait eu besoin d’argent, d’aide, de temps, de présence.
Je ne dis pas ça pour compter les points.
Un parent ne fait pas un tableau de ce qu’il donne.
Mais parfois, il se pose une question en silence :
À quel moment suis-je passé de père à dérangement ?
Je ne sais pas.
Et c’est peut-être ça le plus douloureux.
Pendant mes six semaines de plâtre, il est passé une fois.
Il m’a apporté des oranges du marché.
Il est resté une demi-heure.
On a parlé de son travail, de la météo, de ses vacances avec sa copine.
Il n’a jamais reparlé du taxi.
Moi non plus.
Aujourd’hui, ma jambe va mieux.
Je roule toujours avec ma vieille voiture qui a plus de 200 000 kilomètres, mais qui démarre encore.
Et parfois, je repense à ce matin-là.
Moi, assis sur une marche d’immeuble, la jambe cassée, le téléphone à la main.
Pas vraiment en colère.
Juste avec cette tristesse calme…
celle qui fait encore plus mal que la colère.