

L’Amour avant la guerre L’implication des dieux dans le conflit opposant les Grecs à Troie trouve son point de départ au mariage des parents d’Achille. Tous les dieux et déesses sont conviés… sauf une. Ce qui motive l’exclusion d’Éris, la déesse de la Discorde, est la peur qu’elle fasse un scandale. Même l’amour des dieux est conditionnel ; même eux troquent volontiers la confiance contre la crainte. C’est le rejet de la déesse qui rendra l’appréhension des dieux rétrospectivement justifiable. Furieuse d’être laissée pour compte, elle va jeter au milieu des convives une pomme portant l’inscription « À la plus belle ». Héra qui, dans ce mythe, symbolise la richesse, Athéna qui, comme nous l’avons déjà vu, représente la force, et Aphrodite, déesse de l’amour, se disputent le fruit de la discorde et le titre qui lui a été associé par Éris. Zeus, celui qui dispense la justice divine par la foudre, n’est pas né de la dernière pluie et, pour se préserver d’avoir à subir les conséquences du choix imposé par l’orgueil des trois déesses, il désigne Pâris, berger et prince troyen, comme juge. Plutôt que de dominer ou de raisonner, Pâris choisit l’amour. La paix qui trouve le plus de valeur à ses yeux n’est ni celle de la toute-puissance par la force ni celle de la possession matérielle illimitée, mais celle qui est offerte par la capacité à éprouver l’amour sans posséder ni l’une ni l’autre. De nouveau, c’est la blessure engendrée par le rejet qui provoquera, cette fois-ci, la fureur d’Héra et d’Athéna. En réaction à ce qu’elles interprètent comme un affront, elles jurent de se venger de Pâris et de provoquer la ruine de Troie. Issue d’une lecture au premier degré de ce mythe homérique, le choix de Pâris est présenté comme un échec moral et politique. Son choix est associé à la faiblesse, à l’égoïsme et il serait la cause de la catastrophe collective qui s’ensuit. C’est une morale aristocratique, alignée sur les intérêts des élites des cités-États grecques puis de l’Empire romain : choisir l’amour plutôt que le pouvoir est associé à la décadence. Les valeurs personnelles doivent être subordonnées à la raison d’État, à la gloire guerrière et à l’ordre civique. En même temps que la pomme de la discorde, le lecteur attentif aura remarqué qu’Éris nous a également offert la pomme de la réunion. Au dépend de l’amour inconditionnel, c’est le choix de l’ordre, fait par les dieux, qui est à l’origine du drame. Pâris n’est néanmoins pas exempt de tout reproche : le vrai choix libérateur aurait été de rejeter les trois offres et, comme l’initié qui refuse les illusions du monde sensible, de chercher l’Un au-delà des formes. L’amour divin non possessif n’est pas la cause de la ruine ; au contraire, il est la voie royale vers la remontée, la gnose, l’union avec le Divin. La ruine vient de l’idolâtrie du pouvoir, de la richesse et des oracles extérieurs, comme nous le verrons par la suite.












