
La parole circule…
Un Frère de ma Loge (qui se reconnaîtra puisqu'il me lit) affectionne particulièrement l'expression "la parole circule". Cette formule est utilisée par le Vénérable Maître lorsqu'il donne la parole aux membres de l'Atelier à la suite d'une planche par exemple.
Pour lui, plus qu'une expression purement "formelle", elle porte en elle l'essence même de la Maçonnerie : celle d'une parole libre tout en étant ordonnée et pondérée. En effet, la Franc-Maçonnerie, grâce à ses rituels très stricts quant à la répartition de la parole, le caractère préservé des travaux, la proximité que cela crée entre ses membres, permet de libérer la parole... tout en assurant qu'elle reste fraternelle, mesurée, respectueuse. La parole libérée ne tombe pas dans la logorrhée.
C'est ce paradoxe que j'aime : en Loge, on peut tout dire, ou presque. Mais entre l'équerre et le compas. La parole se libère sans devenir un torrent. Elle est canalisée. Pas de dérapage, pas de monopolisation du temps, pas d'invectives. La forme impose le fond. Le rituel canalise sans étouffer.
Car "la parole circule" suppose aussi l'écoute active. Le respect de la parole de l'autre. D'où le silence de l'Apprenti : avant de parler, il faut apprendre à écouter. Faire circuler la parole, ce n'est pas une invitation aux plus bavards ou charismatiques à se l'accaparer, mais bien à chacun de laisser l'autre s'exprimer, sans hiérarchisation.
C'est pour cela qu'on ne peut s'exprimer plus de trois fois sur un même sujet. C'est pour cela qu'on s'adresse toujours à l'Orient, jamais directement à celui qui vient de parler. Cette triangulation n'est pas un artifice : elle empêche le débat de se transformer en affrontement binaire, en ping-pong stérile.
La parole circule... mais pas n'importe comment. Pas dans tous les sens. Elle a un sens, justement. Une direction. Un cadre.
C'est toute la différence entre parole libre et parole folle. Entre démocratie et populisme. Entre échange et cacophonie.
J'ai vu des débats tendus où cette discipline rituelle a permis d'éviter l'échauffement.
Certes, il y a des dérapages. Je me souviens par exemple d’un Frère qui, un jour, à demander à quitter le Temple en plein débat houleux. Et c’est vrai que, parfois, cette circulation sans censure amène certains à un peu s’écouter parler… Ou à ne devoir écouter quelques tirades ennuyeuses digne du « café du commerce »…Ou des lieux communs. Sans hiérarchisation de la parole, celle de l’expert est au même noveau que celle du béotien. Mais là est aussi l’intérêt de la Maçonnerie…
Là réside tout l’art du Vénérable : savoir distribuer la parole, relancer ou arrêter un débat… Le Vénérable n’est pas qu’un passe-plat, il est le garant de l’harmonie d’une Tenue.
Et, en toute franchise, vu le niveau des débats publics/collectifs dans notre société, la méthode maçonnique permet de rester bien au-dessus de la moyenne… C’est même, l’un des rares lieux oàù continue à s’écouter et à oser exprimer une opinion sans peur du « campisme ».
Mais lorsque mon Frère célèbre cette "parole circule", il évoque quelque chose que je n'avais pas saisi dans cette phrase avant qu'il ne me le dise : elle signifie aussi que cette parole collective crée justement du collectif. Qu'elle construit, par des échanges bien structurés, une forme de pensée collective.
Qui n'a pas ressenti cela en Loge lors d'un échange ? Quand notre propre cerveau se met en marche et chemine en même temps que les interventions des Frères et Sœurs. On n'est plus dans le débat. On dépasse la confrontation d'idées pour que se cristallise, de manière invisible et fugace, une forme de réflexion collective.
Attention : pas une pensée unique. Aucune notion de synthèse ou de consensus. Mais un cheminement en commun. Une intelligence commune. Quelque chose qui naît de la circulation elle-même, et qui n'existait pas avant que la parole ne se mette à circuler.
C'est aussi ça, faire Loge. Réunir ce qui est épars. 1 + 1 est plus grand que 2.
Merci donc à ce Frère de m'avoir ouvert cette perspective.
"La parole circule" : ce n'est pas juste une transition technique. C'est une invitation, presque une injonction. Elle rappelle que chacun a sa place, que le silence vaut autant que la prise de parole, et que c'est dans ce mouvement — cette circulation maîtrisée, cette construction commune — que naît vraiment le travail collectif.
Et vous ? Cette formule résonne-t-elle aussi fort dans vos Ateliers ? Avez-vous connu des moments où, justement, elle ne circulait plus ? Ou au contraire, des Tenues où vous avez senti cette intelligence collective émerger, presque palpable ?
#FrancMaçonnerie #MaVieDeMaçon

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