Christian Rioux@ChristianRioux7
Le Devoir et la censure
Ma dernière chronique… qui ne sera pas publiée dans Le Devoir
Christian Rioux
Cela se passait au coin d’Ontario et de Viau à deux pas du terrain vague d’une zone industrielle où poussaient des herbes folles. Il habitait à deux pas avec sa mère au troisième étage d’un immeuble où l’on gelait l’hiver. Pour des raisons qui seraient longues à expliquer, il passa cette année-là loin de l’école à errer dans ce quartier ouvrier où les enfants se chamaillaient dans les ruelles et parlaient une langue noble et savoureuse. C’est là que, sortant de ses rêveries, il se rappela que Le Devoir était le journal de son grand-père. Il se rendit donc au coin d’Ontario et Viau déposer son petit dix cents dans la fente d’une boîte à journaux ouverte aux quatre vents, à la pluie comme aux rafales de poudrerie. C’est ce qu’il fit quotidiennement durant toute cette année où le journal remplaça ses manuels scolaires. Le livre du peuple, dit-on.
Par pudeur peut-être, j’ai rarement cédé à cette facilité qui consiste chez tant de chroniqueurs à se vautrer dans les anecdotes personnelles et à étaler sa vie de long en large. J’espère qu’on me pardonnera cet écart pour cette dernière chronique qui ne paraîtra pas dans Le Devoir puisque celui-ci, après 30 ans de loyaux services, ne veut plus de votre humble serviteur. J’avais treize ans à peine et l’on comprendra la fierté qui fut la mienne lorsque des années plus tard je devins le premier correspondant à Paris de ce journal qui occupait jusqu’à tout récemment une place à nulle autre semblable au Québec. À cette époque, Le Devoir était encore ce quotidien de référence qui dans la tradition des Laurendeau, Ryan et Bissonnette parlait au pouvoir. Il lui parlait de notre survie comme peuple, de notre langue, de notre avenir économique et même de souveraineté.
Il suffit de ces quelques mots pour mesurer le fossé qui s’est creusé depuis peu entre ce journal et celui qui défile aujourd’hui sur votre écran. Lentement sans qu’on s’en aperçoive, il s’est enfermé dans une bien-pensance idéologique qui le fait parfois ressembler au journal étudiant du CÉGEP où j’ai commencé à écrire. Lentement, imperceptiblement, une sorte de carcan idéologique et d’entre-soi s’est imposé. Plus grave encore, il n’est plus ce lieu où devraient s’affronter les idées qui feront le Québec de demain.
Il ne s’agit pas de dénigrer le professionnalisme de ses chroniqueurs et journalistes. Force est pourtant de constater que, malgré ces talents, lentement s’est installée une forme de conformisme et même de censure qui cherche insidieusement à susciter l’autocensure. Une censure où celui qui ose sortir du rang doit dorénavant se battre pied à pied pour défendre chaque mot, chaque figure de style, chaque phrase de ses articles face à une direction qui a cédé au diktat des minorités et au qu’en-dira-t-on des réseaux sociaux. Surtout ne pas faire de bruit, ne pas susciter de controverse.
Le Devoir est devenu un journal où contrairement à ce que clame sa publicité, la liberté de penser se porte mal. Il m’arrive parfois de relire certains de mes articles écrits il y a dix ans à peine et de conclure qu’ils ne passeraient plus l’épreuve des censeurs. Mon tort aura été de penser le contraire. Je ne suis pas le seul chroniqueur à avoir fait les frais de cette nouvelle censure. Depuis un an, d’autres n’ont eu d’autre choix que de claquer la porte. Et ils risquent de ne pas être les derniers.
Au moment de rendre mon tablier, mes remerciements les plus sincères vont à notre chère Lise Bissonnette sans qui rien n’aurait été possible, aux regrettés Bernard Descôteaux et Jean-Robert Sansfaçon, à mes rédacteurs en chef Josée Boileau, Michel Venne et Claude Beauregard, à l’ex-directrice du cahier Livres, Marie-Andrée Lamontagne, ainsi qu’à tous les autres pour qui la liberté de penser n’est pas un vain mot. À ces lecteurs fidèles qui, même s’ils sont parfois en désaccord avec mes prises de position un peu rudes, croient que la vérité ne peut surgir que d’un débat franc et honnête : nous nous retrouverons.
Nul doute que ce journal reprendra ses esprits, renouera avec sa mission historique et retrouvera son âme. Je ne crois pas trahir mon grand-père en disant que le Québec en a cruellement besoin.
Paris, 18 décembre 2025