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La critique est juste, mais elle est incomplète.
On aime accuser Michel Foucault, Jacques Derrida et Gilles Deleuze comme s’ils étaient l’origine du problème, alors qu’en réalité ils sont surtout les symptômes tardifs d’une maladie bien plus ancienne.
Le philosophe crée rarement son époque, il la traduit. Foucault ne sort pas de nulle part, il est le petit fils des Lumières et le fils direct du positivisme. Avant la déconstruction, il y a eu le soupçon, avant le soupçon, il y a eu la prétention de remplacer Dieu par l’administration rationnelle du monde.
La France moderne n’a pas été façonnée seulement par Descartes, mais aussi par Auguste Comte, cet homme qui a voulu transformer la société en ingénierie morale, une religion sans transcendance, un catéchisme d’État où le prêtre a été remplacé par le technicien, et le salut par la bureaucratie.
Le Français contemporain respire encore ça. Pas forcément par amour de l’autorité, mais surtout par peur du désordre. Après les révolutions, les guillotines, les empires et les ruines, s’est installée l’idée que la liberté est trop dangereuse pour être laissée entre les mains de l’homme ordinaire. Mieux vaut la tutelle du Léviathan républicain. Mieux vaut la sécurité administrée que le risque de l’autonomie.
Le problème profond, c’est que cette vision finit par penser l’homme comme un simple animal pragmatique, un être à gérer, à organiser, à discipliner, à rendre fonctionnel. Plus une âme à élever, mais un corps à administrer. Plus une conscience morale, mais un comportement à optimiser. On protège l’individu comme on entretient une machine, pas comme on respecte une dignité.
C’est pour ça que la critique du wokisme doit aller bien plus loin que Yale ou Berkeley, elle doit toucher la mentalité positiviste elle-même, celle qui traite la société comme un laboratoire et l’homme comme un simple matériau administratif.
Le plus drôle, ou le plus triste, c’est que ça produit un puritanisme assez particulier, pas le puritanisme protestant américain, mais un puritanisme bourgeois, laïcisé.
On n’aime pas trop afficher une grosse voiture de luxe, ça fait vulgaire. On préfère afficher son CV, son capital culturel, sa supériorité morale.
On traite bien les animaux, mais on déshumanise souvent les gens. On défend “l’humanité” de façon abstraite, mais on méprise le voisin bien réel. On peut pleurer pour une baleine et humilier un serveur dans la même journée sans voir la contradiction.
Ça arrive parce que, quand la transcendance meurt, la morale ne disparaît pas, elle se dégrade en vanité éthique.
Sans Dieu, il reste toujours ce besoin psychologique de sainteté. Alors apparaissent les nouveaux sacrements, le bon engagement, la bonne opinion, la culpabilité ritualisée, l’exhibition publique de la vertu. On ne cherche plus la vérité, on cherche l’innocence sociale.
Comme le disait Olavo de Carvalho, le vrai problème n’est pas l’erreur intellectuelle isolée, mais le remplacement de l’expérience du réel par un système de prestige symbolique. L’homme cesse de regarder la réalité et commence à vivre dans un théâtre moral où paraître juste compte plus qu’être juste.
Foucault n’a fait que pousser ça jusqu’au bout logique, si tout est pouvoir, alors la vertu devient aussi une forme de pouvoir. Et le résultat, c’est une élite qui ne construit rien mais régule tout, qui ne produit pas de beauté mais surveille le langage, qui ne cherche pas l’excellence mais administre le ressentiment.
Donc non, la crise n’a pas commencé avec la French Theory. Elle a commencé quand la civilisation a décidé que l’ordre sans liberté valait mieux que le risque de la vérité.
Le wokisme n’est que le dernier parfum d’un cadavre bien plus ancien, le positivisme moral d’une société qui a perdu le sens vertical de l’existence et qui a essayé de le remplacer par des certificats de vertu.