Didier Maïsto@DidierMaisto
Imaginez le pêcheur au bord de l’eau. Il lance sa ligne. Il attend. Le bouchon flotte. Rien. Il attend encore. Toujours rien. Et pourtant, il doit déclarer. Déclarer quoi ? Qu’il n’a rien pris ? Mais alors, s’il déclare qu’il n’a rien pris, est-ce qu’il a pris quelque chose quand même ? La déclaration, par exemple ?
Non, la déclaration n’est pas une prise, c’est une déclaration. À moins que… déclarer, c’est prendre la parole, non ? Donc il a pris la parole pour dire qu’il n’a rien pris. C’est déjà une prise ! Il faut la déclarer à son tour. Et ainsi de suite.
Alors il ouvre l’appli, il clique : « Nouvelle déclaration ». Première question : « Avez-vous pris quelque chose ? » Il coche « Non ». L’appli répond : « Merci de déclarer votre non-prise. » Il valide. Mais aussitôt, une alerte : « Une non-prise doit être justifiée. Photo obligatoire. » Photo de quoi ? Du rien ? Il braque son téléphone sur l’eau vide. Clic. L’appli analyse : « Objet non identifié. Veuillez photographier la prise. » Mais il n’y en a pas !
« Photographiez l’absence,
répond l’appli. » L’absence ? Comment photographier ce qui n’est pas là ? Il prend une photo du vide. L’appli : « Photo trop vide. Veuillez inclure le pêcheur pour prouver qu’il a bien pêché rien. »
Il se prend en selfie, l’air dépité, avec sa canne et l’eau derrière. Validation. Mais nouvelle question : « Heure exacte de la non-prise ? » Hein ? La non-prise a une heure ? Toute la matinée, non ? Il met « de 6h à 10h ». L’appli : « Intervalle trop large. Une non-prise doit être déclarée à la seconde près. » À la seconde près ! Comme si le rien arrivait pile à 8h42 minutes 17 secondes. Il invente : 9h15. L’appli accepte. Ouf.
Et puis, miracle ! Le bouchon plonge. Il ferre. Il ramène… un poisson ! Un bar. Magnifique. 42 centimètres. Il est tout heureux. Mais aussitôt, panique : il faut déclarer ! Vite, l’appli. Il ouvre. « Nouvelle déclaration ». « Avez-vous pris quelque chose ? » Oui ! Il coche « Oui ». « Espèce ? » Bar. « Taille ? » 42 cm. « Photo ? » Il pose le poisson sur la règle, clic. Parfait.
Mais l’appli : « Photo non conforme. Le poisson doit être vivant au moment de la déclaration. » Il est vivant ! Il gigote ! « Preuve insuffisante. Veuillez filmer le mouvement caudal. » Il filme la queue qui bat. Envoi. L’appli mouline… « Vidéo trop courte. Le poisson doit bouger pendant au moins 10 secondes pour prouver qu’il n’est pas mort avant la prise. » Avant la prise ? Mais il vient de le prendre !
Pendant ce temps, le poisson, fatigué d’attendre, se débat, glisse, plouf ! Retour à l’eau. Le pêcheur hurle : « Reviens ! J’ai pas fini de te déclarer ! » Trop tard. Le poisson s’en va, libre, non déclaré. Le pêcheur, désespéré, doit maintenant déclarer une prise… qui n’est plus une prise. Une ex-prise. Une prise manquée.
Il retourne à l’application : « Modification de déclaration ». « La prise initialement déclarée a-t-elle été remise à l’eau ? » Oui. « Motif ? » Bureaucratie excessive. L’appli : « Motif non valide. Veuillez choisir parmi : volontaire, involontaire, technique. » Il coche « technique ». Validation. Mais alerte : « Une remise à l’eau doit être accompagnée d’une déclaration de survie. » Comment savoir s’il a survécu ? Il est parti ! « Précisément. Suivi GPS obligatoire pour les poissons remis à l’eau. » GPS sur un poisson ?!
Moi, je propose une solution simple : déclarer qu’on arrête de déclarer. Mais pour ça, il faut déclarer qu’on déclare qu’on arrête. Et pour déclarer ça, il faut l’application. Et pour avoir l’application, il faut déclarer qu’on est pêcheur. Et pour déclarer qu’on est pêcheur, il faut avoir pêché. Et pour avoir pêché… il faut recommencer.
C’est un cercle vicieux. Ou vertueux, je ne sais plus. Un cercle aquatique, en tout cas. Comme le poisson qui tourne dans son bocal et se demande : « Mais pourquoi cet humain me regarde-t-il comme ça ? Est-ce qu’il va me déclarer ? »
Merci. Et bonne pêche… ou bonne non-pêche. À vous de déclarer.