Sarah Scialom@sarah_scialom
Juif de diaspora. C’est ainsi que l’on nous a désignés, nous, les Juifs qui ne vivions pas en Israël. Deux mots qui résument deux mille ans d’histoire, d’errance, d’attente et de fidélité obstinée à une Terre que la plupart d’entre nous n’avaient jamais foulée.
La diaspora, ce n’est pas seulement une condition géographique. C’est une identité forgée dans l’exil, cet exil fondateur qui commence avec la destruction du Second Temple, la dispersion du peuple juif hors de Judée, et qui se prolonge, siècle après siècle, sous des formes changeantes mais toujours marquées par la même constante : être de passage, être toléré, être à la merci.
Ma famille en sait quelque chose.
Juifs du monde arabe, ils ont vécu pendant des siècles sous le statut de dhimmi, protégés en théorie, diminués en pratique. Mes arrière-arrière-grands-parents, qui ont passé leur vie dans la chaleur et les ruelles de La Goulette, auraient tout donné pour voir ce pays exister. Certains ont attendu. Certains n’ont pas vu. Ils ont choisi la France, parce que c’était l’époque, parce que c’était possible, parce que l’histoire des Juifs est aussi faite de ces départs-là, des exils dans l’exil, des patries provisoires que l’on quitte quand la terre se dérobe à nouveau sous les pieds.
On réduit souvent le sionisme à un projet purement religieux, voire messianique. C’est une erreur historique. Les premiers pionniers qui ont défriché les terres de Palestine à la fin du XIXe siècle étaient, pour la plupart, des laïcs : socialistes, idéalistes, étrangers à toute observance. Ce qui les animait n’était pas la foi au sens liturgique du terme, mais quelque chose de plus archaïque et de plus tenace : le désir de rentrer. De vivre sur la terre de ses ancêtres. D’appartenir à un endroit. De ne plus être une minorité dans le pays des autres, de ne plus conjuguer son identité au conditionnel.
Le sionisme, c’est cela avant tout : un mouvement de libération nationale. Le droit d’un peuple à ne plus vivre sous la dépendance de la tolérance d’autrui.
J’ai grandi en France. La France a été le pays d’adoption de ma famille, et je lui dois une part de ce que je suis. Je l’emporte avec moi aujourd’hui, sincèrement.
Mais j’ai aussi grandi avec cette sensation étrange d’être née ici et d’appartenir à ailleurs. Depuis l’enfance, il y a eu des moments où être juive en France signifiait dissimuler sa Magen David, baisser la voix, mesurer ses mots. Des moments où la question n’était pas de savoir si l’on était française, mais jusqu’à quel point on avait le droit de l’être pleinement.
Certains trouveront étonnant de quitter la France pour un pays en guerre. Cela dit pourtant quelque chose d’essentiel : l’attachement des Juifs à cette Terre est d’une nature que la raison prudentielle ne suffit pas à mesurer. On ne fait pas son aliyah par calcul. On la fait parce que quelque chose, au fond, a toujours su où était la maison.
Ce soir, je fais mon aliyah.
Aliyah : montée, en hébreu. On ne dit pas qu’on émigre en Israël. On dit qu’on monte. Le mot lui-même contient une théologie, une direction, une promesse. Je quitte le statut de Juive de diaspora pour devenir ce que deux mille ans d’histoire ont rendu presque impensable : une Juive en Eretz Israël. Une Israélienne.
Et le hasard du calendrier (ou sa nécessité) veut que ce moment arrive à une semaine de Pessah. Chaque année, au terme du Séder, nous prononçons ces mots que des générations ont répétés en murmurant, parfois en pleurant : L’an prochain à Jérusalem. Vœu pieux ? Prière ? Prophétie ? Cette année, pour moi, ce vœu n’est plus l’an prochain. Il est déjà cette année.
Je pense à eux, à ceux qui ont dit ces mots sans jamais voir s’accomplir ce qu’ils annonçaient. Je les emporte avec moi.
Je préférai toujours les ronces d’Eretz Israël aux roses de l’exil.
À mes deux pays, à mes deux patries.
Il est temps de rentrer à la maison.