Mickael Roux retweetledi

J'ai découvert ce mois-ci avec grand joie (merci à @MacIntyreFrance) que le dernier livre de MacIntyre venait d'être traduit aux PUF ! C'est vraiment une excellente nouvelle. Petit morceau choisi pour vous donner envie :
« Permettez-moi d'ouvrir les hostilités en répétant mon affirmation selon laquelle la théorisation philosophique contemporaine de la morale est déficiente, dans la mesure où elle ne s'occupe pas de l'éventail des morales que nous rencontrons dans différentes cultures, mais seulement d'une seule, la Morale, c'est-à-dire le système moral qui domine aujourd'hui les sociétés avancées, que cette théorisation présente comme étant 𝑙𝑎 morale en tant que telle. Comme nous l'avons vu, ce système est centré sur certaines conceptions de l'utilité et des droits humains individuels, de sorte qu'il y a des débats récurrents parmi ceux qui invoquent ces conceptions, pour savoir si l'on peut justifier telle violation de tel droit en prenant en compte ses conséquences pour l'utilité de tel ensemble de personnes. Mais si l'utilité et les droits de l'homme ainsi conçus n'étaient que des fictions, et les débats à leur sujet, que des comédies — des comédies socialement indispensables, certes, mais des comédies tout de même ?
Dans une ancienne conception de l'utilitarisme, la maximisation de l'utilité correspondait à la maximisation du plaisir et à la minimisation de la peine. Plus récemment, on a considéré que maximiser l'utilité revenait à maximiser la satisfaction des préférences de chacun. Aucune des deux formulations ne prend en compte la chose suivante : ce qui nous cause à chacun du plaisir ou de la peine, et ce que chacun d'entre nous préfère, dépend en grande partie de notre formation morale antérieure, et de la mesure dans laquelle nous sommes justes, courageux et tempérants, et donc disposés à bien agir. Notre conception de l'utilité dépend donc de notre formation et de nos engagements antérieurs, et elle ne peut pas, par conséquent, nous fournir un critère qui soit indépendant de ces engagements. Proposer la maximisation de l'utilité en tant que telle comme mesure de l'action juste doit donc être une erreur. Mais alors, que faisons-nous réellement quand nous prenons des décisions sur le fondement d'un calcul de type coûts et bénéfices, comme nous le faisons souvent? La réponse est que nous nous appuyons toujours sur une conception hautement déterminée et contestable de ce qui doit être considéré comme un coût et comme un bénéfice dans tel ou tel cas, et sur un choix préalable des personnes dont les coûts et les bénéfices doivent être comptés ou ignorés. Ce qui nous permet d'appliquer la notion d'utilité dans notre prise de décision, ce sont des évaluations déjà faites ou présupposées. L'idée de maximisation de l'utilité comme notion autonome capable de fournir par elle-même une direction pour l'action est une fiction philosophique.
Une autre fiction du même genre est celle des droits de l'homme. Les défenseurs de cette notion la considèrent généralement indispensable pour pouvoir affirmer que certains types de torts et d'injustices sont inconditionnellement interdits, antérieurement et indépendamment de n'importe quel système de droit positif. Je ne conteste pas du tout l'existence de telles interdictions inconditionnelles, mais plutôt la thèse selon laquelle le recours aux droits de l'homme, compris comme des droits attachés à chaque être humain en tant qu'individu, fournit une justification pour affirmer et faire respecter ces interdictions. Ces recours ne peuvent fonctionner comme des justifications que s'il existe des arguments solides pour en affirmer l'existence. Or de tels arguments n'existent pas. [...]
Il est bien sûr vrai que le recours aux droits de l'homme ainsi conçus a souvent joué un rôle important dans la garantie des droits d'individus et de groupes défavorisés et opprimés, tout comme il est vrai que les appels à la maximisation de l'utilité, conçue dans une forme benthamienne sommaire, ont joué un rôle important pour obtenir des aides sociales pour ceux qui en avaient cruellement besoin, notamment dans le secteur de la santé publique. Mais dans tous ces cas, il existait et il existe de meilleurs arguments en faveur de ce qu'exigent la justice et le bien commun que ceux fournis par l'utilité et les droits de l'homme. Leur efficacité est certes à saluer, mais elle doit aussi être soumise à une analyse critique. Car les débats dans lesquels s'affrontent des affirmations sur la maximisation de l'utilité et des affirmations au sujet d'un droit de l'homme ne sont jamais exactement tels qu'on les présente. S'il y a bien souvent quelque chose de réel en jeu dans ces débats, cette chose est dissimulée par sa présentation en termes d'utilité et de droits. Par la suite, je défendrai plus généralement l'idée que la théorisation philosophique contemporaine de la morale [, en refusant d'aborder la question du bien de manière objective, à la manière d'Aristote ou Thomas d'Aquin,] trompe et déforme les réalités auxquelles nous devons faire face en tant qu'agents rationnels, plutôt qu'elle ne les éclaire ; plus encore, qu'il s'agit là de sa fonction sociale. Je montrerai encore que c'est seulement en ayant compris qu'elle fonctionne ainsi que nous serons en mesure de mieux définir l'impasse théorique à laquelle nous sommes parvenus dans la première partie de cet essai. »
(pp. 150-152)

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