Anne Rosencher@ARosencher
Loi Yadan : une mauvaise réponse à une question douloureuse
L’Assemblée nationale examinera la semaine prochaine la proposition de loi Yadan sur les formes renouvelées de l'antisémitisme qui créerait notamment un délit de négation d'un État, et étendrait la notion d’apologie du terrorisme.
Alors d'entrée je vais me fâcher avec les uns. Et puis dans un second temps, je fâcherai peut-être les autres. Mais d'abord, donc : je voudrais dire que l’antisionisme dans sa version la plus virulente et obsessionnelle est devenu un facteur évident d’antisémitisme, et qu’il sert en plus de bouclier sémantique à certains, qui veulent inciter à la haine en jouant à chat perché avec la loi. Quand on est un Français juif dans la conversation publique, on se fait désormais fréquemment traiter de "sioniste". Comme ça. Pour rien. Que l'on n'ait jamais évoqué la politique de l’État d'Israël n'y change rien. La consonance d’un nom suffit : « Sioniste. » Variante : « Génocidaire ». Cela surgit. Sous un tweet qui n'a rien à voir. Après une déclaration sur tout autre chose. Et alors, « sioniste », là, ça veut dire : dominant. Ça veut dire : agenda caché. Ça veut dire : ennemi.
Les premières fois, ça fait l’effet de ce que décrit Albert Cohen quand, à 10 ans, il s'approche de l'étal d'un marchand, et que ce dernier le traite de sale juif. « Quelques minutes auparavant, écrit Cohen, je m'étais avancé vers la table du camelot avec un sourire d'enfant et je partais maintenant avec un sourire de bossu. On m'avait jeté au visage, à mon visage confiant et neuf, un paquet d'immondices. » Tous ceux qui un jour ont reçu une insulte raciste savent que c’est exactement cela que ça fait. « Sioniste ». « Génocidaire ». Ainsi se tendent aujourd’hui les ressorts publics de la passion antisémite.
Malgré tout, je suis contre la proposition de loi Yadan. Non parce que comme disent certains, elle interdirait "toute critique virulente de la politique d’Israël" ; ce n’est pas vrai. J’ai lu la proposition de loi. Elle porte avant tout sur des procédés pour le moins « problématiques » comme on dit aujourd’hui, comme l’appel à la destruction d’un État, ou la glorification d’un acte de terrorisme comme un acte de résistance légitime. Faut-il pour autant les interdire ? De tout cœur, je crois que non. Et je crois, qu’en plus, ce serait totalement contre-productif.
On ne peut légiférer à l’infini sur les mots, encore moins qu’on ne peut préjuger de leurs faces cachées et de leurs associations d’idées (ce que le texte fait). La liberté d’expression est la liberté la plus fondamentale ; celle dont découlent toutes les autres. Et il faut se méfier des pulsions visant à la restreindre, même quand elles partent d’un sentiment de légitime défense.
Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il faut assister à tout, et tout entendre sans rien faire. Il faut se battre pied à pied. Exposer. Déconstruire. Lever le voile sur les intentions de ceux qui instrumentalisent la défense des Palestiniens, là-bas, pour déchaîner, ici, la haine antisémite. Mais dans ce combat, j’en suis persuadée, l’interdiction des mots est une arme défaillante. Qui se retournerait contre ceux qu’elle entend protéger.