Soizig Le Bihan@Briviagra
Lundi prochain je commencerai à travailler comme chercheuse en interprétabilité chez Anthropic à SF. Voici pourquoi j'ai décidé de quitter Mistral.
Bien sûr, l'argent joue un rôle.
À SF, après impôts, je gagnerai quatre fois ce que je gagnais à Paris. Parce qu'entre Mistral et moi, l'État français s'asseyait à la table et prenait sa part avant que je voie la mienne. Charges patronales, charges salariales, impôt sur le revenu, CSG, CRDS. La moitié de ma valeur ajoutée disparaissait dans une machine qui produit principalement des ronds-points et de la dette publique. Aux États-Unis, les actifs jouissent des fruits de leur labeur. Il y a là un enjeu civilisationnel. Comment une civilisation peut-elle survivre si elle sacrifie ses forces vives, si elle désincite le travail ?
Mais ce n'est pas l'argent qui m'a fait quitter la France. Ce qui m'a fait partir, c'est la décroissance.
Pas la décroissance comme programme officiel, mais comme atmosphère. Comme évidence partagée. Comme cette petite musique installée partout depuis quinze ans, dans les éditoriaux, à l'université, dans les ministères, dans les dîners du 11ème, et qui répète à bas bruit qu'il faudrait "ralentir", "consommer moins", "sortir de la croissance", "questionner le progrès".
Il faut nommer cette idéologie pour ce qu'elle est. Pas une politique environnementale. Pas une prudence écologique. Une théologie. Le péché originel est remplacé l'empreinte carbone, l'enfer par le réchauffement, l'aumône par la sobriété, et le clergé par des "ingénieurs climat" qui calculent le poids moral de chaque hamburger.
Une scène. Janvier dernier, salle de réunion à Bercy. Une délégation Mistral est reçue pour parler "souveraineté IA". Autour de la table, six hauts fonctionnaires polis, brillants, sortis des mêmes écoles, tous d'accord sur tout. À un moment je dis qu'il faudra construire des data centers en France si on veut entraîner sérieusement les modèles de demain. Silence court. Puis une dame, sourire désolé, m'explique que "les Français ne sont pas prêts à accepter une telle empreinte". Je demande laquelle exactement. Réponse : "la consommation d'eau, la consommation d'électricité, le signal envoyé". Je rappelle calmement que la France a la deuxième électricité décarbonée du monde grâce au nucléaire, et qu'un data center moderne consomme moins d'eau qu'un golf en Provence. Re-silence. Puis quelqu'un sauve la situation en évoquant "des modèles plus sobres". Tout le monde acquiesce. Je sors. Quatre mois plus tard, Microsoft annonce 4 milliards d'investissement en France. Pas dans des data centers d'entraînement, où se joue la valeur. Dans des data centers d'inférence, pour servir des modèles entraînés ailleurs. La France, sous-traitant numérique de la Californie. Et tout le monde a trouvé ça magnifique.
Voilà ce que produit la décroissance. Pas une planète sauvée. Une vassalisation. On refuse de produire chez nous, donc on importe. On refuse de raffiner chez nous, donc on achète du pétrole déjà raffiné. On refuse d'extraire chez nous, donc on dépend du Chili et du Congo. On refuse de fabriquer chez nous, donc on importe de Chine via des cargos au fioul lourd. À chaque étape, l'empreinte carbone réelle de la planète augmente, et l'empreinte carbone comptable de la France diminue. C'est l'astuce centrale. On a déplacé la pollution, pas réduit. Et on appelle ça "transition écologique".
L'IA est aujourd'hui l'incarnation parfaite de tout ce que la décroissance déteste. Elle consomme de l'énergie (donc immorale). Elle accélère (donc dangereuse). Elle déstabilise des métiers existants (donc cruelle). Elle est produite par des entrepreneurs ambitieux (donc suspecte). Elle vient majoritairement des États-Unis (donc impérialiste). Elle promet l'abondance (donc démesurée, hubristique, prométhéenne, choisissez votre adjectif d'évêque vert). Cochez les six cases. Vous obtenez le diable parfait. Et c'est pour cela qu'aucun grand laboratoire d'IA de pointe ne pourra durablement naître en France dans le climat actuel. Le climat mental est incompatible avec l'objet. On ne fait pas pousser des oliviers dans un congélateur, même avec les meilleurs jardiniers du monde.
J'ai 29 ans. Je veux passer les quarante prochaines années à comprendre comment fonctionnent ces machines, à les rendre plus sûres, plus interprétables, plus alignées sur ce que nous voulons vraiment. Je ne veux pas passer les quarante prochaines années à expliquer à des conseils d'éthique pourquoi mon travail n'est pas un péché écologique. La vie est trop courte. La fenêtre historique est trop étroite. L'IA va se construire avec ou sans nous. Si la France veut en faire partie, elle a encore quelques mois pour respirer un autre air. Si elle préfère rester dans son "modèle de sobriété heureuse", grand bien lui fasse. Mais qu'elle ne s'étonne pas, dans dix ans, du rôle qu'elle a déjà commencé à accepter. Hôtesse de musée.
Lundi je commence à SF. Je travaillerai sur des modèles qui consomment, oui, beaucoup d'énergie. Et qui produiront, en échange, une compréhension du monde, de la biologie, du climat, des matériaux, dont nos enfants nous remercieront. C'est ça, le vrai calcul économique. Pas "l'empreinte carbone du prompt" que des éditorialistes du Monde calculent à la louche entre deux vols Paris-New York. L'empreinte civilisationnelle du renoncement.
Au travail.