Jean-Luc Habyarimana@JLHaby
Kagame qui crie au néocolonialisme et en appelle au panafricanisme, c’est l’hôpital qui se moque de la charité !
« Sanctions are just applied in favor of the highest bidder »
(« Les sanctions sont appliquées en faveur de celui qui offre le plus »)
Quand Paul Kagame prononce cette phrase à l’occasion de l’Africa CEO Forum qui se déroule à Kigali, il croit dénoncer un système international hypocrite fondé sur les intérêts, les minerais et les rapports de force.
Et pour une fois, il dit une vérité.
Mais cette vérité est aussi profondément ironique, car peu de dirigeants africains ont autant bénéficié de ce même système que lui.
Prenons simplement l’exemple du Rwanda de 1994.
Après l’attentat du 6 avril contre l’avion qui transportait les présidents Juvénal Habyarimana et Cyprien Ntaryamira — attentat qui relança immédiatement la guerre civile et déclencha le génocide — le gouvernement rwandais de l’époque fut très rapidement placé sous embargo et sous sanctions internationales alors que le FPR de Kagame qui était le responsable et grand bénéficiaire du chaos qui s’en est suivi continuait à être approvisionné par l’Ouganda.
Résultat :
* impossibilité pratique pour le gouvernement rwandais de l’époque d’acheter des armes pour se défendre ;
* restrictions massives imposées aux Forces Armées Rwandaises (FAR) ;
* et surtout, mise sous contrôle des armes lourdes des FAR par la MINUAR (mission des nations unies) du général Roméo Dallaire dans le cadre des Accords d’Arusha.
Autrement dit : au moment même où le pays replongeait dans une guerre totale après l’assassinat de son chef d’État, l’armée gouvernementale se retrouvait neutralisée politiquement et militairement.
Et pendant ce temps-là ?
Les mêmes Casques bleus qui surveillaient étroitement les arsenaux des FAR n’ont jamais empêché l’infiltration des missiles ayant servi à abattre l’avion présidentiel — missiles dont l’introduction et l’utilisation supposaient pourtant une opération militaire lourde et organisée.
La contradiction historique est vertigineuse.
Et ce schéma se répétera plus tard en RDC.
Lorsque l’ancienne APR (Armée Patriotique Rwandaise branche armée du FPR) aujourd’hui devenue RDF est intervenue militairement au Congo RDC à travers différentes offensives et rébellions, ce n’est pas Kigali qui fut réellement paralysé militairement par la communauté internationale.
C’est au contraire la RDC qui fut soumise pendant des années au fameux « régime de notification » de l’ONU, compliquant fortement l’achat d’armes et d’équipements destinés à sa propre défense nationale.
Autrement dit :
* l’État agressé devait demander la permission pour se défendre ;
* tandis que les acteurs soutenant ou alimentant les rébellions continuaient à opérer avec une pression internationale limitée.
Et ce deux poids deux mesures ne s’est pas limité au domaine militaire.
Même sur le plan judiciaire international, les lignes rouges semblaient différentes selon les acteurs concernés.
Lorsque l’ancienne procureure du TPIR, Carla Del Ponte, a commencé à vouloir enquêter sérieusement sur les crimes attribués au FPR et à l’entourage de Kagame — notamment concernant l’attentat du 6 avril et les massacres de civils hutu au Rwanda et en RDC — elle fut progressivement isolée puis écartée du dossier.
Son unité d’enquête avait pourtant commencé à recueillir des témoignages d’anciens membres du FPR évoquant :
* l’introduction de missiles depuis l’Ouganda ;
* la préparation d’un commando chargé de l’attentat ;
* ainsi que des crimes de masse commis contre des populations civiles.
Mais ces enquêtes n’aboutiront jamais à de véritables poursuites internationales.
Pire encore : en 2003, les poursuites concernant les crimes du FPR furent transférées vers… les juridictions rwandaises elles-mêmes.
Autrement dit :
les potentiels auteurs étaient désormais chargés d’enquêter sur eux-mêmes.
Difficile d’imaginer symbole plus parfait d’une justice internationale à géométrie variable. Et on ne parle même pas de la demi-douzaine de rapports des nations unies, comme le mapping report etc, ayant été enterrés pour protéger Kagame.
C’est précisément ce paradoxe que Kagame décrit aujourd’hui sans le nommer :
dans les relations internationales, les sanctions ne frappent pas forcément les plus violents, mais souvent les plus faibles, les moins utiles ou les moins stratégiques.
Et il sait parfaitement de quoi il parle.
Car son propre parcours politique constitue probablement l’un des meilleurs exemples contemporains de cette logique.
Et au fond, Kagame oublie volontairement une réalité essentielle :
Si son régime conserve encore aujourd’hui une certaine protection diplomatique et un poids sur la scène internationale malgré les accusations extrêmement graves (génocide, crimes de guerre, crimes contre l’humanité, kidnappings, assassinats, etc.) qui pèsent sur lui depuis des décennies, c’est aussi parce qu’il a longtemps accepté de jouer le rôle de relais sécuritaire et de partenaire stratégique des mêmes puissances qu’il dénonce désormais.
Autrement dit :
le Rwanda de Kagame a longtemps été toléré, protégé et valorisé non pas malgré cette logique néocoloniale… mais précisément parce qu’il y participait activement.
Et c’est là toute l’ironie de cette sortie panafricaniste.
Car sans ce soutien politique, militaire et diplomatique des puissances qu’il critique aujourd’hui, son régime n’aurait probablement plus suffisamment d’appuis pour maintenir son influence régionale et sa capacité de nuisance actuelle.
Il est toujours plus facile de dénoncer un système lorsqu’on commence à en perdre les privilèges.
Cela dit, il aurait peut-être été encore plus courageux de dénoncer ce système à l’époque où il en était le principal bénéficiaire et le “chouchou” des puissances qu’il critique aujourd’hui.
Parce qu’il est toujours plus facile de dénoncer l’hypocrisie d’un système une fois qu’on commence soi-même à en subir les conséquences.
Comme le disait avec cynisme un politicien kényan dans une vidéo qui a fait le tour du monde sur les réseaux sociaux :
« Corruption is not bad. Corruption is only bad if I’m not involved. But if I’m part of that corruption, I’ll defend it. »
(« La corruption n’est pas mauvaise. Elle devient mauvaise uniquement quand je n’en profite pas. Mais si j’en fais partie, alors je la défendrai. »)
La phrase est brutale… mais elle résume parfois assez bien la morale fluctuante des relations internationales.
A bon entendeur!