Dirk@DirkLc120
Belgique: derrière l’État visible, l’archipel du pouvoir
La Belgique souffre moins d’un excès d’État que d’un excès de couches. Ce que le citoyen voit, gouvernements, parlements, ministres, administrations, n’est souvent que la partie émergée d’un ensemble beaucoup plus vaste, plus confus et plus opaque. Sous la façade institutionnelle visible s’étend un archipel d’organismes publics ou semi-publics, de structures subsidiaires, d’intercommunales, d’associations institutionnalisées, d’agences, de filiales et de conseils d’administration où se mêlent gestion, financement public, influence politique et négociation permanente. Le problème belge n’est donc pas seulement celui d’un État lourd. C’est celui d’un pouvoir dispersé dans un milieu institutionnel dont les contours exacts échappent de plus en plus au regard ordinaire.
On se tromperait pourtant en voyant dans cette prolifération une simple anomalie administrative. La Belgique n’est pas seulement compliquée. Elle a progressivement constitué un régime d’interdépendance généralisée. Chaque niveau de pouvoir, chaque structure périphérique, chaque opérateur subventionné, chaque relais local ou sectoriel est pris dans un tissu serré de dépendances croisées, de nominations, de contrôles partiels, de tutelles imbriquées, de représentations réciproques et d’équilibres partisans. Dans un tel système, la complexité n’est plus seulement un défaut de conception. Elle devient une ressource politique. Elle protège, amortit, retarde, dissimule, redistribue les coûts de la décision et rend plus difficile l’identification de ceux qui arbitrent réellement.
C’est à partir de là que le débat public belge prend souvent l’allure d’un théâtre. Non parce que les institutions visibles seraient vides, mais parce qu’elles ne suffisent plus à décrire l’exercice réel du pouvoir. Entre la décision formelle et la décision effective s’intercale une épaisseur de statuts, d’organes, de relais et de médiations qui transforme souvent la responsabilité politique en responsabilité résiduelle. Le visible subsiste, mais il n’épuise plus le réel. Ce n’est pas l’absence de décision qui caractérise le système belge; c’est le fait qu’une part décisive de la décision puisse s’y exercer sans jamais apparaître sous une forme politiquement concentrée. Gouverner par écran interposé: telle est, de plus en plus, la grammaire réelle de cet ordre institutionnel.
Ce phénomène ne produit pas seulement de l’inefficacité. Il produit de l’illisibilité. Et cette illisibilité n’est pas neutre. Elle ne signifie pas simplement que le système est devenu trop complexe pour être compris. Elle signifie qu’une part importante de son fonctionnement dépend précisément du fait qu’il ne soit jamais entièrement lisible. Lorsque les responsabilités sont assez diffuses pour que chacun puisse invoquer la compétence d’un autre, lorsque les ressources publiques circulent à travers une pluralité d’instances dotées d’une autonomie relative, lorsque les lieux de décision sont assez nombreux pour empêcher la fixation d’un centre clair, alors la réforme cesse d’être un simple problème technique. Elle devient une menace pour un écosystème de positions acquises. La transparence, dans un tel contexte, ne dérange pas seulement des habitudes. Elle menace des chaînes d’influence, des circuits de légitimation et des formes de pouvoir indirect qui prospèrent justement sur l’épaisseur du système.
C’est pourquoi la critique de la Belgique institutionnelle manque souvent sa cible lorsqu’elle se réduit à un mot d’ordre simplificateur: moins de niveaux, moins de mandats, moins d’organismes. Ces objectifs ne sont pas absurdes, mais ils restent superficiels s’ils ne touchent pas à la logique qui a rendu ce monde possible et durable. Car le noyau du problème n’est pas seulement quantitatif. Il est politique. Ce qui se défend, dans l’ordre belge, ce ne sont pas seulement des structures. Ce sont des fonctions d’intermédiation, des capacités de blocage, des zones de négociation, des rentes de situation symboliques ou matérielles, bref tout ce qui permet à un système opaque de continuer à fonctionner sans jamais devoir se rendre pleinement intelligible à ceux en qui il prétend trouver sa source de légitimité.
La Belgique n’a donc pas seulement besoin d’être simplifiée. Elle a besoin d’être mise à nu. Rendre visibles les chaînes de décision, les circuits de financement, les responsabilités effectives et les bénéficiaires de l’opacité ne serait pas une opération neutre. Cela priverait certains acteurs de leur capacité à disperser les coûts, à privatiser les relais, à occuper les marges d’arbitrage. Cela contraindrait aussi les partis à assumer plus directement ce qu’ils préfèrent souvent déléguer, fragmenter ou dissoudre dans les périphéries du système. Une telle clarification coûterait en mandats, en intermédiations, en protections et en pouvoir diffus. C’est précisément pour cela qu’elle n’a presque jamais lieu de manière frontale.
Le drame belge n’est donc pas seulement d’être gouverné par un appareil trop lourd. Il est d’être pris dans un ordre institutionnel où la dilution du pouvoir est devenue une forme de pouvoir. Tant que cette logique ne sera pas visée comme telle, la partie visible de l’État continuera à absorber la colère publique sans que soient réellement atteints les mécanismes profonds qui organisent l’irresponsabilité, amortissent la réforme et perpétuent l’archipel. Ce que l’on appelle encore complexité est devenu, en Belgique, un mode de conservation politique.