Brivael Le Pogam@brivael
Après la French Theory, il faut remonter d'une génération. Parce que la French Theory n'est pas tombée du ciel : elle a poussé sur un terrain défriché par deux hommes. Deux Français. Deux Prix Nobel. Deux destins opposés qui éclairent, mieux que mille manuels, ce que nous avons fait de bien et ce que nous avons fait de mal au XXe siècle. Sartre et Camus.
Commençons par le second, parce qu'il mérite qu'on commence par lui.
Albert Camus naît en 1913 dans une famille de pieds-noirs pauvres de Mondovi, en Algérie française. Son père meurt à la Marne quand il a moins d'un an. Sa mère, femme de ménage, est à demi sourde et quasi analphabète. Il grandit à Alger, dans deux pièces sans eau courante, avec sa grand-mère qui le bat. Il attrape la tuberculose à 17 ans, ce qui le poursuivra toute sa vie. Tout, dans son origine, lui ordonnait le ressentiment. Tout, dans sa vie, refuse le ressentiment.
Il est boursier. Il est instituteur, puis journaliste à Alger Républicain où il écrit, dès 1939, des reportages sur la misère kabyle qui restent parmi les plus honnêtes jamais produits sur la condition coloniale. Il entre dans la Résistance, dirige Combat sous l'Occupation, écrit dans la clandestinité avec une corde autour du cou. Il publie L'Étranger en 1942, Le Mythe de Sisyphe la même année, La Peste en 1947, L'Homme révolté en 1951. Il reçoit le Nobel en 1957, à 44 ans, et dit qu'il aurait préféré le voir aller à Malraux. Il meurt en 1960 dans un accident de voiture stupide, sur une route de l'Yonne, à 46 ans, avec dans sa sacoche le manuscrit inachevé du Premier Homme, qui est peut-être le plus beau livre français du siècle.
Voilà la vie. Maintenant, l'œuvre, en une phrase : Camus a passé sa vie à dire que rien n'autorise l'homme à tuer un autre homme au nom d'une idée. Rien. Pas la révolution, pas le sens de l'histoire, pas le bonheur futur de l'humanité, pas le tribunal du peuple, pas la nécessité dialectique. Rien.
C'est cette phrase qui le perdra dans le Paris intellectuel d'après-guerre. Parce qu'à Saint-Germain-des-Prés, en 1951, dire cela c'était trahir. Trahir qui ? Le sens de l'histoire. Trahir quoi ? La cause. Et qui prononce l'excommunication ? Sartre.
Passons à lui.
Jean-Paul Sartre naît en 1905 dans une famille bourgeoise parisienne. Père officier de marine mort tôt, mère qui le ramène chez son grand-père Karl Schweitzer, germaniste réputé, oncle d'Albert. Il grandit dans une bibliothèque. Khâgne à Louis-le-Grand, École normale supérieure, agrégation de philosophie. Il enseigne au Havre, à Berlin, à Laon, à Paris. Il écrit La Nausée en 1938, L'Être et le Néant en 1943, et invente l'existentialisme parisien dans les caves de Saint-Germain. Il refuse le Nobel en 1964 — geste élégant, le seul peut-être de toute sa carrière publique. Il meurt en 1980. Cinquante mille personnes suivent son cercueil au Montparnasse.
Et qu'a-t-il fait, entre ces deux dates, de l'intelligence prodigieuse qui lui avait été donnée ?
Il a menti. Il a menti froidement, savamment, longuement, sur le siècle le plus meurtrier de l'histoire humaine.
En 1954, Sartre fait son premier voyage en URSS. Il a 49 ans. Le Goulag est connu. Kravchenko a publié J'ai choisi la liberté en 1946. Le procès Kravchenko-Lettres françaises s'est tenu en 1949 à Paris, en public, et les survivants des camps soviétiques sont venus témoigner sous serment à la barre. Sartre sait. Tout le monde, à Paris, en 1954, sait. Pourtant il part. Il est reçu comme un prince par l'Union des écrivains soviétiques, hôtels, banquets, vodka, à tel point qu'il finit hospitalisé dix jours en coma éthylique. Il revient. Il accorde à Libération, en juillet 1954, une série d'entretiens. Il y déclare que le citoyen soviétique jouit d'une « entière liberté de critique », que la liberté d'expression y est plus réelle qu'en France. Cinq ans après le procès Kravchenko. Un an après la mort de Staline. Au moment même où les zeks remontent des camps par centaines de milliers et racontent.
Ce n'est pas une erreur. C'est un mensonge. Un mensonge proféré par un homme qui sait, à un public qui ne sait pas encore, pour servir un État qui assassine. Et c'est ce mensonge-là qui définit Sartre, pas la phénoménologie.
Il recommencera. En 1956, les chars soviétiques écrasent Budapest. Sartre prend ses distances pendant six ans. Puis il revient en URSS, onze voyages au total entre 1954 et 1966. En 1968, Prague. En 1973, Soljenitsyne publie L'Archipel du Goulag. Beauvoir, sa compagne, avait écrit dix ans plus tôt, en 1963, que les camps soviétiques étaient « vraiment des centres de rééducation » avec un « travail modéré », un « régime libéral », « des théâtres, des bibliothèques », et « des relations presque amicales entre les responsables et les détenus ». Voilà ce qu'écrivait sur le Goulag la femme qui sera ensuite canonisée féministe par l'Amérique woke. Sartre ne l'a jamais démentie.
Puis vient le maoïsme. À 65 ans, le philosophe le plus célèbre de France se met à vendre La Cause du Peuple sur les Champs-Élysées. Il soutient les Khmers rouges naissants. Il bénit, depuis Paris, des régimes qui sont en train d'inventer le massacre de masse asiatique. Quand le Cambodge bascule en 1975 et que Pol Pot vide Phnom Penh en trois jours, il ne dit rien. Camus est mort depuis quinze ans. Mais Camus, lui, avait tout dit dès 1951.
Et puis il y a la pétition.
Le 26 janvier 1977, Le Monde publie une lettre ouverte adressée au Parlement français. Elle demande l'abrogation des articles du code pénal qui répriment les relations sexuelles entre adultes et enfants de moins de quinze ans. Le texte a été rédigé par l'écrivain Gabriel Matzneff, qui revendiquera la paternité du document en 2013 et ne reniera rien. La pétition soutient trois hommes en détention provisoire à Versailles, accusés d'avoir eu des relations sexuelles avec des enfants de 12 à 14 ans et de les avoir photographiés. Elle affirme que les enfants étaient « consentants », qu'ils n'ont subi « aucune violence », et elle conclut sur cette phrase : « Si une fille de 13 ans a droit à la pilule, c'est pour quoi faire ? »
Soixante-neuf signatures. Parmi elles : Aragon, Beauvoir, Barthes, Deleuze, Derrida, Dolto, Glucksmann, Guattari, Kouchner, Lang, Robbe-Grillet, Sollers. Et Sartre. Jean-Paul Sartre, 71 ans, philosophe de l'existence, prix Nobel refusé, conscience de la gauche française, a signé un texte demandant la dépénalisation des relations sexuelles avec des enfants de 12 ans. Foucault, à qui on l'a tant reproché, avait au moins refusé celle-ci, même s'il a signé d'autres textes du même esprit. Sartre, lui, a signé. Sans hésiter. Avec Beauvoir.
Il faut le dire en français clair. Le philosophe officiel de la gauche française a passé trente ans à couvrir des États qui assassinaient et à signer des pétitions pour décriminaliser le viol d'enfants. Ce n'est pas une dérive tardive. Ce n'est pas un égarement d'un soir. C'est la trajectoire entière. Et cette trajectoire a été récompensée par les honneurs, les chaires, les éditions Gallimard, les funérailles nationales, et l'admiration de générations de professeurs qui continuent à le faire lire en terminale.
Camus, lui, a été traité d'idiot. De moraliste. De réactionnaire. De « belle âme ». Quand il publie L'Homme révolté en 1951 et qu'il y démontre, avec une rigueur que personne n'a jamais réfutée, que le marxisme-léninisme est un nihilisme qui justifie le meurtre par l'histoire, Sartre confie la recension du livre à Francis Jeanson, qui exécute Camus sur vingt et une pages dans Les Temps modernes. Camus répond. Sartre rétorque dans une lettre publique d'une cruauté inouïe : « notre amitié n'était pas facile, mais je la regretterai ». Camus est traité de petit bourgeois pied-noir qui se permet de juger les forces de l'histoire. Tout Saint-Germain rit. Camus rentre chez lui. Il a raison sur tout, et il le sait, et personne ne veut l'entendre. Il continue. Il défend les ouvriers hongrois en 1956 quand Sartre se tait. Il refuse de choisir entre le terrorisme FLN et la torture française parce qu'il refuse, par principe, qu'on tue des civils dans un tramway à Alger. Il dit cette phrase à Stockholm en recevant le Nobel : « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Phrase qui lui vaut, encore aujourd'hui, le mépris des gens qui n'ont jamais aimé personne d'autre qu'une abstraction.
Il meurt à 46 ans. Sartre vit jusqu'à 74 ans, perclus, alcoolique, aveugle à la fin, signant tout ce que ses gardiens lui font signer.
Le siècle a donné raison à Camus point par point. L'URSS s'est effondrée sous le poids de ses propres mensonges. Les Khmers rouges ont tué deux millions de Cambodgiens. Soljenitsyne avait raison. Kravchenko avait raison. Camus avait raison. Sartre s'est trompé sur tout ce qui comptait, et a aidé à couvrir, par le prestige de sa signature, tout ce qui méritait d'être combattu.
Et pourtant, dans les programmes de terminale, dans les bibliographies universitaires, dans les hommages d'État, c'est Sartre qui reste le philosophe. Camus est rangé au rayon littérature, comme un romancier sympathique mais un peu mineur. Le tribunal des intellectuels parisiens, qui s'est trompé sur tout, n'a jamais révisé son jugement.
Je m'excuse, donc, une seconde fois, au nom des Français. Pour avoir donné à Sartre l'autorité morale qu'il n'a jamais méritée. Pour avoir laissé Camus mourir presque seul, lâché par tous ceux qui auraient dû le défendre. Pour avoir transmis à trois générations l'idée qu'être de gauche c'était excuser les massacres pourvu qu'ils soient commis au bon nom. Pour avoir fait de la complaisance envers la pédophilie, en 1977, une signature de respectabilité intellectuelle.
Il faut renverser le panthéon. Camus au centre, Sartre au sous-sol. Pas par esprit de revanche. Par hygiène. Une civilisation qui confond ces deux hommes ne peut pas se défendre.
Pardon. Et au travail.